Les Frères Maristes au 19e siècle : ombres et lumières…

Le 10 novembre 1979, à l’Université d’Etat de Lyon II, Frère André LANFREY a brillamment sou-tenu sa thèse de Doctorat de 3e cycle consacrée à : « Une congrégation enseignante : les Frères Maristes, de 1850 à 1904 ».
Trois heures durant, sous le feu roulant des questions du jury, dont faisait partie le Fr. Pierri ZIND, il a développé, étayé et défendu avec brio sa démonstration, fruit d’un patient et persévérant labeur. Nous lui avons demandé de présenter ici ce travail original et exemplaire à bien des égards (N.D.L.R.)

Frère Lanfrey vous venez de soutenir votre thèse de 3e cycle sur les Frères Maristes à la Faculté d’Etat de Lyon. Comment en arrive-t-on à écrire une thèse d’histoire religieuse ?

J’ai entrepris ce travail assez long pour plusieurs raisons : d’abord, il me semblait que, dans l’Histoire de l’Eglise au XIXe siècle, les congrégations, en partie celles des Frères, n’avaient pas la place qu’elles méritaient. Les historiens sont intéressés soit par le clergé, soit par le peuple chrétien. Tout ce qui se situe entre ces deux catégories est en général traité de façon superficielle : quelques chiffres d’effectifs, quelques noms de congrégations (les Frères des Ecoles Chrétiennes…) et le tour est joué ; on passe aux choses importantes.
Mon effort vise donc à faire reconnaître l’importance effective des congrégations laïques.

Comme je connaissais la congrégation des Frères Maristes et que je pouvais disposer de ses archives, c’est autour d’elle que j’ai bâti mon sujet.
Il faut dire que cet Institut est particulièrement intéressant puisque c’est celui qui, de loin, a eu le plus fort développement parmi tous les Instituts de Frères nés au XIXe siècle : fondé en 1817, il compte plus de 5 000 Frères en 1902, et environ 600 établissements répartis non seulement en France mais dans un grand nombre de pays.

Evidemment, un tel travail ne se réalise que lentement, surtout quand on exerce un métier à temps plein. Ma chance a été de disposer, au départ, de beaucoup de temps. En 1973, les Frères de France se préoccupaient de préparer la première rencontre nationale qui devait se tenir à Quimper dans l’été 74. Comme j’étais en recyclage, on m’a proposé de donner un aperçu historique de l’Institut qui pourrait éventuellement éclairer la situation présente des Frères Maristes.

J’ai donc disposé d’un an à temps plein pour creuser l’histoire de l’Institut. J’ai commencé par un séjour de deux mois dans les archives généralices à Rome, que j’ai parcourues en entier avant de déterminer quels documents, plus importants, j’allais étudier. Voulant une étude plus détaillée sur la masse des Frères, j’ai finalement choisi de travailler surtout les statistiques et la géographie historique.
Je voulais répondre à des questions telles que :

  • combien de Frères entraient dans l’Institut ?
  • A quel âge ?
  • D’où venaient-ils ? -
  • Quel pourcentange persévérait ?…

De cette recherche initiale, j’ai donc tiré une connaissance assez précise des possibilités qu’offraient les archives. Et j’avais tiré un ouvrage d’une centaine de pages, comme premier bilan de mes travaux.

C’est deux ans après, alors que je travaillais à mi-temps à Mâcon que je me suis décidé à entreprendre un doctorat de 3e cycle. Grâce à la compréhension du directeur, le F. Hanser, j’ai pu suivre les cours du D.E.A.(diplôme d’études approfondies) qui constituent la première année du doctorat. Ensuite je suis venu à Lyon. Travaillant à temps plein, j’ai pu utiliser bien des loisirs, notamment les grandes vacances, à compléter ma recherche dans les différents dépôts d’archives : ainsi j’ai fait deux nouveaux séjours à Rome, et deux à Paris, aux Archives Nationales et à la Bibliothèque Nationale.

Les choses allaient lentement : début 78, je comptais finir en 80 ou 81 quand j’ai appris qu’un nouveau règlement imposait de conclure un doctorat de 3e cycle en trois ans. Or, j’en étais à ma troisième année. Ayant obtenu une dérogation d’un an, j’ai rédigé à la hâte afin de présenter mon travail à la fin de 79. Le délai a été tenu de justesse. J’ai donc mis six ans pour réaliser ce travail. J’estime que deux ou trois années supplémentaires m’auraient permis de parfaire l’ouvrage, mais aujourd’hui je suis bien content d’être débarrassé !

Seul, face au jury, trois heures durant et en présence d’un large public, appréhende-t-on une soutenance telle que celle que vous avez vécue ?

Quand on a travaillé six ans sur un projet, trois heures de soutenance paraissent plutôt légères. Au cours de la recherche, on a parfois l’impression de rouler le rocher de Sisyphe. Soutenir une thèse, c’est monter une dernière fois son rocher : on le fait presque avec joie. D’ailleurs le candidat sait qu’il a en face de lui un jury sans complaisance mais aussi sans malveillance. M. de Montclos, mon patron de thèse, m’avait de nombreuses fois aidé de ses conseils. Je connaissais depuis longtemps M. Gadille, le président du jury. Enfin, si je pouvais m’attendre à un rude combat avec M. Zind, qui connaissait à fond le sujet, puisqu’il est l’auteur d’une thèse d’Etat sur « Les nouvelles congrégations de Frères, en France, de 1815 à 1830 » , je savais pouvoir compter sur son équité.

De plus, il y a un certain plaisir à défendre ses idées, surtout quand, pour une fois, on soutient des opinions sur lesquelles on est bien documenté.

Qui dit thèse, dit démonstration rigoureuse et scientifique, qu’avez-vous voulu prouver au juste ?

Avant d’aborder franchement la question, il convient de poser quelques préliminaires. D’abord, ce travail doit être considéré comme historique et uniquement historique. Il va de soi que je ne prétends pas à l’objectivité ; il n’est d’ailleurs à l’heure actuelle aucun historien qui la revendique. Il ne faut pas pourtant croire qu’en Histoire on puisse prouver n’importe quoi et son contraire. J’ai donc essayé, en me basant sur les documents de la congrégation, des Archives Nationales, de la Bibliothèque Nationale, de rédiger une histoire de la congrégation pendant la seconde partie du XIXe siècle.

Mon but était donc simple : montrer une société religieuse telle que les documents pouvaient me la faire connaître. Je ne voulais pas d’histoire-plaidoyer qui consiste à montrer la congrégation sous un jour systématiquement favorable. Je ne voulais pas davantage utiliser les documents historiques pour servir à des fins spirituelles.

Pour être plus clair, je vais prendre un exemple de ma démarche. Quand le P. Champagnat dit en parlant de la Sainte Vierge : « Elle a tout fait chez nous », pour l’historien cette parole n’est pas du tout une explication convaincante de la prospérité de l’Institut. Elle est intéressante néanmoins parce qu’elle indique une forme de spiritualité et un type de mentalité qui peut aider à saisir les ressorts de certains hommes de cette époque.
En outre, d’autres textes nous indiquent que l’une des causes d’attirance de la congrégation, c’était la dévotion mariale qui y était pratiquée. La parole du fondateur est donc vue par l’historien non comme une affirmation gratuite, pas plus qu’une vérité de foi indiscutable, mais comme une piste qui nous amène, par le recoupement avec d’autres documents, à penser qu’effectivement la dévotion a joué un rôle dans le développement de la congrégation.

Agir ainsi, c’est se limiter, certes, à une certaine vision de la congrégation, mais cette procédure me paraît la seule possible quand on veut faire œuvre scientifique. Il suffit d’admettre que le regard que l’on porte est limité mais vrai à l’intérieur de sa sphère.

Il me semble aussi que la congrégation a besoin de ce regard, car jusqu’alors elle me paraît avoir eu du mal à se considérer autrement que comme société religieuse. C’est d’ailleurs une tentation classique des sociétés religieuses que de refuser de s’accepter comme des sociétés humaines, donc soumises aux lois de la sociologie. Cela peut leur permettre, en se réfugiant dans le spirituel, d’échapper à des questions qui, bien que profanes, sont fondamentales. On ne sera donc pas surpris que ma thèse présente une histoire conflictuelle car, société humaine, la congrégation des Frères Maristes n’a pas échappé aux doutes, aux interrogations, aux erreurs qui sont le lot de tout groupe humain.

Quel sont les aspects les plus neufs et les plus surprenants de votre travail ?

La réponse à une telle question n’est pas simple. J’aurais tendance à parler d’aspects neufs et surprenants pour moi. Quand j’ai entrepris mon étude, j’avais certaines idées sur l’Institut. Peu à peu, certaines se sont confirmées, d’autres ont volé en éclats. Mais dans l’ensemble, l’historien sait qu’il ne doit pas attendre de découverte spectaculaire. Ses découvertes sont limitées et souvent lui posent plus de problèmes qu’elles ne résolvent de questions. Néanmoins, j’ai connu quelques agréables surprises, modestes mais réelles.

Ainsi je crois avoir établi avec certitude que la congrégation a subi trois crises importantes : l’une vers 1860, marquée par une véritable hémorragie des effectifs ; la seconde — peu surprenante — au moment des lois laïques, vers 1880-85. Enfin, une troisième à partir de 1895, beaucoup plus fondamentale, marquée par une véritable littérature subversive.

De même, chacun sait qu’en 1903 le gouvernement de Combes a supprimé les congrégations. Mais on sait moins que les Frères obligés de se séculariser se trouvaient soupçonnés par l’administration de fausse sécularisation tandis que les évêques, soucieux de construire un enseignement libre diocésain sur les débris des congrégations, faisaient pression sur eux et sur leurs supérieurs afin qu’ils abandonnent tout lien et donc dissolvent effectivement la congrégation.

Sait-on encore que, de 1850 à 1904, le recrutement des Frères a beaucoup évolué dans sa géographie et dans ses méthodes ? Ainsi, des départements de recrutement massif se sont littéralement stérilisés. Par exemple, l’Isère et la Saône-et-Loire. Pour pallier cette pénurie, la congrégation s’est mise à recruter des gens plus jeunes, ce qui l’a amenée, à partir de 1870, à créer des juvénats. En même temps, elle s’est mise à étendre son aire de recrutement bien au-delà de ses écoles. C’est ainsi que les jeunes gens de la Lozère, de la Savoie ou du Jura ont remplacé les Dauphinois et les Bourguignons.

Une autre constatation : au XIXe siècle, il y a eu au moins trois types successifs de Frères. Les premiers, d’avant 1850, pieux, austères, réguliers, mais peu instruits. Ensuite une génération plus instruite mais moins motivée, ayant déjà un esprit d’instituteur plus que de catéchiste. Après 1870, une génération plus complexe : les uns en réaction contre la génération précédente, imbus de la lutte contre le monde, de la règle pratiquée intégralement, du catéchisme avant tout ; les autres, partisans plus ou moins avoués et conscients d’un changement profond de l’organisation et même de la spiritualité de l’Institution. Et l’on peut, sans trop se risquer, affirmer que c’est le type de Frère des années 1880-90 qui s’est perpétué, plus ou moins retouché jusqu’aux environs des années 60, c’est-à-dire jusqu’à nous. A l’heure actuelle, nous pouvons nous penser dans une nouvelle situation de crise marquée par l’émergence lente d’un nouveau type de Frère.

Le fait d’être directement impliqué dans cette histoire mariste vous a-t-il aidé ou posé des problèmes dans cette recherche ?

J’ai déjà dit tout à l’heure que plus aucun historien ne prétendait à l’objectivité. Les reproches que j’ai entendus à propos de mon travail, peuvent se résumer en un seul mot : hypercritique. Je conviens que je n’ai rien fait pour taire les conflits quand ils existaient. Ainsi je crois avoir exposé avec clarté l’attitude curieuse des supérieurs qui, face à Rome qui leur impose des constitutions dont ils ne veulent pas, jouent double jeu, faisant croire à la Sacrée Congrégation des Religieux qu’ils en font un essai loyal alors qu’ils cachent ce texte aux Frères. Si certaines de mes expressions peuvent être taxées d’excessives, dans l’ensemble je me suis gardé de tout jugement moral, car l’historien n’a pas à juger du bien et du mal.

En outre le lecteur — surtout s’il est un Frère — aura tendance à cristalliser son regard sur ce qui lui apparaît comme des critiques. Car, bien qu’il ait toujours su que l’histoire de la congrégation comportait bien des difficultés et des ombres, il a du mal à accepter une histoire qui en parle sans complexe. Pour lire mon texte il faut, je crois, supporter ces quelques ombres. Mais que l’on n’oublie pas que ce qui fait le relief d’un tableau, c’est le jeu de l’ombre et de la lumière. Le tout est de prendre assez de recul pour s’en apercevoir. C’est un peu pareil en Histoire : on ne peut, bien sûr, prétendre à la beauté ; du moins a-t-on la possibilité d’approcher la réalité.

Votre travail est-il terminé ou appelle-t-il des prolongements dans tel ou tel domaine de cette histoire encore inexplorée ?

Evidemment non. Lors de ma soutenance, on m’a suggéré au moins deux prolongements : d’abord une étude de la pédagogie des Frères ou bien un travail sur leur vie quotidienne. Il serait également utile de relier le travail du F. Zind, qui a étudié les origines jusqu’en 1830, au mien qui ne commence qu’en 1850. Une histoire de la sécularisation (1903-1920) pourrait aussi être intéressante.

Mais ce que je crois plus important encore, c’est la mise en place d’un projet d’étude systématique sur l’ensemble de l’Histoire Mariste avec, en priorité, un effort de critique systématique de la littérature officielle de la congrégation et de ses archives les plus importantes. Je pense en particulier à la Vie du fondateur, à la Biographie de quelques Frères, aux Avis-Leçons-Sentences, aux Circulaires, à la vie du F. François, aux Annales du F. Avit…
Mais cela ne peut être la tâche d’un homme seul : il faut une équipe. Et je doute qu’à l’heure actuelle l’Institut ait la volonté et les moyens de la réunir. Je pense donc que mon travail est une contribution non négligeable à l’histoire de l’Institut, mais qu’il n’est que l’ébauche de ce qu’on pourrait faire si l’on voulait étudier systématiquement l’histoire de l’Institut. Le tout est de savoir si le jeu en vaut la chandelle.

Après cette soutenance qui vous confère le grade de Docteur de 3e cycle en Histoire, quels sont vos projets à plus ou moins longue échéance ?

D’abord je vais essayer de rédiger un article qui tente de clarifier les rapports entre la religion populaire très étudiée à l’heure actuelle, et celle des congrégations laïques telles que la nôtre. Dans quelle mesure les Frères ont-ils pratiqué et suscité un catholicisme populaire ? Voilà une question qui me paraît intéressante.

Ensuite, j’envisagerai peut-être un nouveau sujet d’étude. Par exemple, j’aimerais étudier de près la naissance de l’enseignement libre diocésain au début du siècle. Ce sujet aurait l’avantage de me permettre d’utiliser mes connaissances et il m’éviterait le risque de m’enfermer dans une histoire mariste. Mais il est trop tôt pour faire des projets précis. Surtout que le travail d’historien renferme quelques risques : à force de manier de vieux papiers, on finit par les préférer aux êtres humains qui nous entourent !…

Villeurbanne, le 1.12.79.
André LANFREY.

(Publié dans « Voyages et Missions » n°142, janvier 1980)

Vos témoignages

  • Motais 16 septembre 2012 00:17

    Bonjour , Je suis a la recherche d’informations sur une personne de ma famille (oncle de mon grand-père) qui fut un frère Mariste au début du siècle.

    Je sais de lui qu’il fut envoyé à Buenos Aires pour enseigner et qu’il a fini sa vie à Autun. Je connais ses dates de naissance et de décès.

    Serait il possible de faire une demande pour accéder à des informations le concernant dans vos archives et le découvrir un peu plus. Cordialement, C. Motais

    • Les Frères Maristes au 19e siècle : ombres et lumières… 17 septembre 2012 17:46, par Revue Présence Mariste

      Pour vos recherches historiques concernant un Frère Mariste de votre famille je vous conseille de contacter le Frère chargé de nos archives. Son courriel : jronzonfms chez gmail.com

      • Bonjour,

        J’ai écrit par 2 fois (le même courrier à 6 mois d’intervalle il y a 2 ans environ) à l’adresse jronzonfms chez gmail.com et je n’ai jamais obtenu de réponse, même négative. Je souhaite toujours joindre vos services d’archive afin de compléter le parcours de mon grand-père qui fut frère Mariste (1893 à 1910-1914 environ). Merci de bien vouloir m’indiquer comment joindre vos services d’archives. Cordialement, Claire Parguel