Fuir et chercher refuge à l’étranger

Les exilés cherchent refuge en Italie, en Belgique, au Proche-Orient et ailleurs

Italie : terre d’accueil

« Le 3 juillet [1903] : Dans la soirée, le Supérieur, frère Théophane, quelques assistants, le Père Tronche, Aumônier et 18 novices quittent la grande maison généralice [de St-Genis-Laval] pour San Maurizio et la mystérieuse Terre Promise d’Italie. Les multiples transports de matériel qui se sont succédés durant les trois mois de répit n’ont tenu aucun compte des ’non expulsés’ »

(Annales de la Province de St-Genis-Laval)

« Un très grand nombre de Frères, jeunes et vieux, partirent pour le Canada et les Etats-Unis. Une grande Maison et Propriété furent achetées à San Mauro, près Turin (la villa Spezzia) au pied de la Superga. Elle devint la villa Santa Maria, puis on la nomma Romitaggio Santa Maria. C’est là que s’établirent le scolasticat, le noviciat, le postulat et même le juvénat de l’Hermitage (…)

A son arrivée à la villa Spezzia, la première caravane ne trouva rien de rien, pas même une marmite. Le matériel nécessaire à leur installation était encore en chemin de fer. Aussi leurs débuts furent, pour ainsi dire plus laborieux que ceux de notre Vénérable [ fondateur] à La Valla, en 1817, et plus tard, à Notre Dame de l’Hermitage en 1824. A la Valla, ils étaient dans leur patrie et moins nombreux, mais, par contre, ils étaient pauvres. Tandis qu’à la villa Spezzia, ils étaient sur la terre étrangère, ne connaissant ni le langage, ni les usages, ni même les chemins (…) »

(Annales de N.D. de l’Hermitage)

La Belgique toute proche les accueille…

« 1903 provoqua une grande dispersion des Frères, amenant des souffrances, des difficultés et de l’isolement. Fr. Diogène nommé provincial en 1903 les aida beaucoup et les soutint. La maison provinciale de Beaucamps et le noviciat trouvèrent refuge derrière la frontière à soixante km de Lille dans la région de Tournai. Cette proximité favorisa les relations. Dès que ce fut possible les frères s’y retrouvèrent chaque année pour la retraite. (…)

La proximité d’une terre d’accueil, la facilité de communication vont favoriser la continuité. Formés ensemble au même noviciat à Beaucamps déjà et à Pommeroeul jusqu’en 1934, les frères belges et français vivront un même esprit. » (…) Le retrait des communautés en France amena en Belgique un fort contingent de frères qui permit l’ouverture de 8 écoles en 1903. (…) Il y avait 46 écoles en Belgique en 1913."

( fr. Achille Sommers d’après l’histoire des
provinces de Beaucamps et de Belgique)

Vers de plus lointaines destinations

Il faudrait des pages et des pages pour retracer l’aventure de tous ces Frères qui s’exilèrent en 1903. Certains, revenus dans leur patrie ont rédigé leurs mémoires. C’est ainsi que fr. Hilaire DETRAZ, (ci-dessous, aujourd’hui décédé) retiré à Varennes-sur-Allier, a raconté l’histoire de la présence des Frères Maristes à Monastir (appelé maintenant Bitolj) en République de Macédoine et à Belgrade. Il a achevé ces « mémoires » contenues dans un gros cahier abondamment illustré en 1980. Nous ne pouvons en donner que de courts extraits.

« En 1903, Combes fermait toutes les écoles chrétiennes de France. Il libérait ainsi un nombre important d’ouvriers apostoliques qu’il fallait occuper dans d’autres secteurs du champ du Seigneur. Tous ceux qui débarquèrent à Constantinople trouvèrent accueil et emploi en plein centre de l’orthodoxie. Ils sauvaient leur vocation et contribuèrent par leur apostolat à frayer les voies qui conduiront à l’unité.

Aujourd’hui (1980) toutes les églises chrétiennes s’efforcent de réaliser l’oecuménisme, on se rend compte qu’il n’est pas facile de le faire progresser. Le gros obstacle vient des esprits et des cœurs qui ont de la peine à s’y résoudre. C’est une opération de longue haleine. En 1900 déjà, Dieu préparait les voies d’approche, en multipliant les contacts entre catholiques et orthodoxes : d’où l’implantation de nombreux établissements hospitaliers et scolaires dans tout le Moyen-Orient.

C’est dans cette perspective que la mission catholique de Monastir avec son dispensaire et ses écoles furent établis. »
(manuscrit de F. H. Détraz p. 52)

« L’école [de Monastir - Bitolj] a été prise en charge en 1905, par les frères. À cette époque, la Turquie était alors puissance occupante. Monastir était le centre administratif et militaire, d’où un grand nombre d’employés, de fonctionnaires et de soldats turcs. Elle comptait en outre un groupe important de Macédoniens d’origine et de langue bulgare, des Grecs, des Juifs, des Albanais et même des Roumains, mais il y avait peu de Serbes et encore moins de catholiques. »
(manuscrit de F. H. Détraz p. 39)

Les cours se donnaient en français et les études conduisaient en sept ou huit ans à des diplômes délivrés par l’école et patronnée par l’Ambassade [de France]. (…) Comme dans tout le Proche-Orient, on ajoutait aux disciplines ordinaires, l’enseignement de la comptabilité, aussi bien commerciale que financière. Cet enseignement était très recherché et très apprécié dans toute cette région où le commerce constituait une activité très répandue.

La direction était complètement libre d’organiser les cours comme elle l’entendait sans aucun contrôle des Académies. Ceci avait l’énorme avantage d’être mis au service du public dont on essayait de satisfaire les besoins et les exigences. Si, inopinément, on a pu avoir une inspection, elle relevait plus de la politique que du scolaire ; à Monastir, notamment, quoi que l’on fît pour satisfaire le autorités serbes, nous nous rendions bien compte que nous étions une épine dans la botte de l’occupant. Ce fut d’ailleurs une des raisons qui nous fit abandonner la place pour transférer l’œuvre à Belgrade où, la susceptibilité serbe n’avait plus de raison d’être.
(manuscrit de F. H. Détraz p. 49)

La Communauté des Frères de Monastir (Bitolj) en 1922
(République de Macédoine)

De Monastir [Bitolj] à Beograd [Belgrade]

Les Frères à leur arrivée à Belgrade (1930) avaient reçu 80 élèves des sœurs Oblates de l’Assomption. Ils entraient dans leur nouvel immeuble (1933) avec près de 200.
(manuscrit p. 185)

« Au mois d’avril de cette année (1937) nous eûmes la visite de Monsieur Charlety, vice-recteur de l’Université de Paris. Il fut heureux, lui savoyard d’entendre chanter ’Les Allobroges’ par de jeunes Yougoslaves. »
(Fr H. Détraz était savoyard et fier de l’être !) (manuscrit p. 193)"

Ce qui frappe encore à Beograd, c’est de voir tous ces petits Serbes, dès leur deuxième année de fréquentation, s’exprimer en français avec une certaine facilité. Aussi les familles se déclarent-elles très satisfaites et M. Brugère, Ministre de France, pendant la visite que lui rendait le frère Provincial eut des paroles fort élogieuses et pour le Frère Directeur, présent à l’entretien et pour la bonne marche de l’école. « 
(ib. p. 201)

Au service de l’Eglise mais aussi de l’ingrate Mère Patrie !

 » Bien que cette école ne soit redevable de rien à la France, puisqu’elle a été fondée sans aucune demande ni intervention des autorités françaises, les Français de marque, responsables ou non des affaires publiques ne manquaient pas l’occasion de rendre visite à une œuvre qui par sa réputation rehaussait l’image que les Yougoslaves se faisaient de la France. Cette réputation, elle l’avait acquise, non pas par le soutien du gouvernement ni par ses subventions qui étaient plus symboliques que substantielles, mais par le dévouement, le zèle et le sérieux de son personnel.

C’était d’ailleurs le cas de toutes les écoles religieuses fondées et dirigées par les frères et les sœurs qui avaient dû quitter leur pays en 1903. Leur seul droit était de réussir ; comme la chose se produisait toujours, les diplomates et hommes politiques de passage étaient bien obligés d’ouvrir leur sac à compliments pour ne pas perdre la face aux yeux des nations étrangères qui avaient accueilli ces bons serviteurs de Dieu et de la Patrie auxquels nos gouvernements sectaires avaient refusé le droit d’enseigner.

Ces remarques acerbes étaient courantes dans le corps professoral et se répétaient à chaque visite officielle. Nous en recevions souvent à Béograd "
(manuscrit p. 235)

Découvrez les Mémoires de fr Hilaire Détraz

(Publié dans « Présence Mariste » n°234, janvier 2003)