Fr Eugène CLAUSSNER : « Toi, mon frère… d’Afrique »

« Il avait déjà la cinquantaine quand il débarqua en Centrafrique » ( « Présence Mariste » n°160, juillet 1984)

Il fêtera ses 76 ans, le 27 juillet prochain à Berbérati en République Centrafricaine.

Il a fêté, en décembre dernier, les 25 ans de présence mariste en RCA. Missionnaire depuis l’origine de cette fondation en 1958 par la Province de St-Genis-Laval, il avait donc la cinquantaine quand il débarqua à Bangui.

Frère Eugène CLAUSSNER avait déjà cavalé un peu militairement parlant. Enrégimenté à Nancy dans l’aviation, il est expédié en Syrie pour remplacer un camarade démissionnaire. Très vite, des confrères de la mission Liban-Syrie (Province de Varennes) font des démarches auprès des responsables de l’armée et « récupèrent » Frère Eugène pour Damas : militaire enseignant et discipliné. Disons obéissant.
Rapatrié, Frère Eugène fera la classe 32 ans durant à Lyon/Bellecombe, à St-Rambert en Bugey, à Cluses d’où il est envoyé après 9 ans d’agréables services à Thizy qu’il sera heureux de quitter. C’était l’époque où les valises voyageaient beaucoup !

A quoi vous attendiez-vous en venant en Afrique, frère Eugène ?

Au cours d’une retraite, l’Assistant de l’époque. Frère Jean-Emile a parlé le premier de l’Afrique. Frère Fréléchoz provincial, fit la prospection : Congo, Centrafrique… Je me suis proposé tandis que Frère Marcel Bellet acceptait sa nomination.

Je vous assure que je n’ai pas été déçu. Jusqu’à ce jour, à Makoua au Congo d’abord, à Bangui et Berbérati ensuite, mon activité principale a été l’enseignement. L’école est le meilleur engagement des frères ici.

La question scolaire est un problème grave : les résultats sont lamentables. Il faut des cours assurés (plusieurs classes, n’ont pas eu de professeurs de mathématiques), des professeurs formés, du soutien aux élèves. Les conditions de vie ne facilitent pas le travail scolaire. A l’origine, chez les Marianistes aux Rapides, nous formions des moniteurs. C’était passionnant.

Berbérati : la communauté de 1966 autour de Mgr Baud,
évêque de Berbérati et de Fr Joseph Fréléchoz, provincial,
fondateur de la mission en RCA.

Qu’en plus de la formation intellectuelle, nous ajoutions une aide spirituelle appropriée, très bien ! Je dois avouer que je n’ai pas trouvé au séminaire (mon lieu de travail actuel) autant de qualité qu’au lycée où j’entretenais de bonnes relations avec le corps enseignant.

Je vous dis Balao ! Vous me répondez Balao mingui ! Et après ?

D’accord, je n’ai jamais appris la langue du pays. C’est anormal. Que voulez-vous ? Dans la région de Berbérati, je devrais parler le m’bahia. A Makoua au Congo le « ingala ». A Bangui, le sangho… Je n’ai jamais vu la nécessité d’apprendre la langue, tout mon enseignement étant en français (mathématiques, physique, chimie) et je n’ai jamais eu beaucoup de rapports avec les gens.

Parlez-moi un peu de votre expérience africaine…

Mgr Zoa a dit à ses missionnaires d’essayer de faire comprendre aux Africains la notion de causalité. Réfléchir aux effets d’une cause. En physique, par exemple, les réponses sont souvent décevantes. Dans les expériences, il est difficile de faire comprendre ce qui se passe dans une réaction chimique. On attend du sensationnel, le miracle !
En septembre, il y a eu un orage terrible. Le groupe électrogène s’est arrêté. Impossible de le faire repartir. Longue réparation. Un jour un garçon de 4e dit :
« Comment, ça ne marche pas encore ? Pourtant on l’a battu, celui, qui a fait tomber la foudre !… »

Un élève est mort noyé dans les Rapides de l’Oubangui. Il était fatigué mais a quand même voulu rejoindre ses copains à la baignade. 25 mètres d’à pic. Il a coulé. Ses copains ont cherché en vain son corps. Il a été retrouvé le lendemain seulement. Ils ont dit à la police que quelqu’un l’avait retiré. Difficile de faire comprend que sa noyade était la conséquence de son état maladif !

25 ans d’Afrique, ça influence une vie religieuse ?

S’il y a eu modification, c’est à cause du pays. Nous sommes en Afrique, pas en France. Mais c’est aussi à cause des gens avec lesquels on vit et qui vous influencent, les Africains et les autres. Pour moi qui suis déjà âgé, c’est aussi le contact avec les jeunes. Ma vie religieuse s’est mise, au service des gens… Sans doute n’est-elle pas plus intérieure ! Mais j’ai acquis une vue plus large des choses. Cela est une modification intérieure.

Je sais aussi qu’on ne peut pas se mettre à leur place. L’expérience de Jean-Louis [Fr Jean-Louis Rognon], allant vivre en case, n’était pas pour se démarquer mais pour être plus près des gens. Il y avait l’intention faire quelque chose de différent. Une grande collaboration ! Je n’ai jamais entendu de réflexion désobligeante.
C’est vrai, il est très difficile de vouloir vivre comme eux. Les conditions de vie, à l’africaine, sont insupportables pour un Européen. On peut aider sûrement mais impossible d’être au même niveau. Bien sûr, l’éducation influence mais il faut accepter la différence.

Vous pensez aux vocations centrafricaines ?

Bien sûr. Il y a eu des essais. De longuers années de formation et puis l’abandon… On serait porté à croire qu’il y a des valeurs de vie religieuse impossibles à tenir ici pour des Africains. Il faut comparer avec d’autres pays, Cameroun, Côte d’Ivoire, Nigéria. Des communautés chrétiennes y existent de longue date, les fruits ont mieux mûri. Peut-être devrions-nous africaniser les cadres responsables de formation ?…

Tonnerre, grandes eaux ont servi de fond sonore à notre entretien. Les éclairs m’ont rappelé que j’étais à deux pas du laboratoire photo de Frère Eugène chasseur d’images. Agrandisseur et papiers photographiques soigneusement rangés : il faut se protéger d’un tas de petites bestioles et de quelques visiteurs franchement indiscrets. Malgré tout, aussi longtemps qu’il pourra rendre service, frère’ Eugène sera heureux de s’endormir sous le ciel africain.

Interview, recueillie par JEAN DUMORTIER Berbérati, ce 16 avril 84

(Publié dans Présence Mariste n°160, juillet 1984)

-→Voir le récit de voyage de fr Eugène CLAUSSNER quand il est parti pour Berbérati en RCA