R.C.A. Berberati : Entrons à l’école

Ces petits élèves, plus que nous, ont la fringale d’apprendre. N’importe quel livre, leur est un trésor. (« Voyages et Missions » n°46, novembre 1957)

Oui, entrons à l’école … avec les écoliers noirs.

Ils sont dépourvus de sacs et portent leurs rares instruments de travail à la main ou sur la tête. Mais je les ai vus, comme nous autrefois, sur les chemins du hameau, flâner le long des pistes, fuir devant l’étranger inconnu peut-être méchant, ou bien lui mendier une caresse, se chamailler, courir aux ruisseaux, s’extasier devant un insecte, et finir… par arriver à l’école. Pourtant, ces petits diables, plus que nous, ont la fringale d’apprendre.

N’importe quel livre, fût-il en hébreu, leur est un trésor avec lequel ils dormiront, comme le petit blanc avec son ours.

Une école moderne

La classe se déroule selon un rite pittoresque. On entre deux par deux en chantant les vieilles rengaines de Claude Augé ou les refrains de troufions :
« C’est la Mère Michel qui a perdu son chat ! - L’as-tu vue la casquette, la casquette ? »
,
ou encore « La Madelon ». Dans ce dernier cas, je dois l’avouer, les paroles avaient été changées. Puis chacun ayant rejoint sa place, une mélopée recto tono s’élève, scandée par tous :
« Bonzour Môssieu ! Ze viens à l’école ! ».

Le moniteur salue à son tour son petit. monde et dit la prière. La mélopée reprend : ’
« Ze m’assieds. Ze croise les bras. Ze regarde le maître ».

Lequel maître commence son travail aussitôt, minuté de quart d’heure en quart d’heure. Les exercices à haute voix, les répétitions et les phrases apprises par cœur jouent un grand rôle chez ces broussards pour qui l’abstrait est incompréhensible. A la fin de la classe, ils sortiront en déclamant :
« Ze ferme le livre. Au revoir, Môssieu ! Merci, Môssieu ! ».

Ces enfants sont relativement bien doués.

La mémoire est leur plus riche faculté. Mais, partis de la case maternelle avec une boule de manioc dans l’estomac, ils ne mangeront plus avant le soir et ne pourront fournir tout l’effort intellectuel nécessaire. Ce n’est pas le moindre des problèmes que soulève un peu partout la gent écolière noire que cette famine des ventres sous-alimentés.
Vers onze heures, on rencontre presque journellement des enfants qui viennent vous dire en pleurant : « Mon Père, j’ai faim, trop ! ». D’autres ont demandé à sortir de classe parce que « la tête faisait mal, trop ».

Aussi les arbres de la Mission, quand ils portent des fruits, connaissent-ils une foule de maraudeurs !

Les élèves défilent

L’évolution intellectuelle de ces élèves réserve des surprises. Ils sont d’abord difficiles à dégrossir, puis l’intelligence s’éveille et s’élargit. Et les cahiers de petits sixièmes blancs sont souvent moins bons que ceux de leurs camarades noirs.

Ce qui fait défaut à ces écoliers noirs est la longue patience à toute chose un peu poussée ; c’est la force morale de se renoncer ; c’est le milieu favorable qui leur manque quand survient la crise de l’adolescence et des passions.

(Publié dans « Voyages et Missions » n°46, novembre 1957)