R.C.A. Berbérati : Lettre d’un missionnaire

De St-Genis-Laval à Berbérati (Lettre de Fr Paul-Eugène Claussner parue dans « Voyages-&-Missions » Noël 1958)

« Je ne connais qu’une façon de voyager plus agréable que d’aller à cheval, c est d’aller à pied, disait J.-J. Rousseau… »
Nous ne voyageons pas tristement assis et comme emprisonnés dans une petite cage bien fermée… Quand on ne veut qu’arriver, on utilise « l’avion ». Quand on veut voyager, on prend « la voiture, le train, le bateau… »

Un aimable confrère m’emmène à Marseille en voiture

Ainsi, un aimable confrère m’emmène à Marseille en voiture. Il ne craint pas de faire quelques détours pour me permettre de me recommander à Notre-Dame du Puy et admirer encore quelques sites remarquables de France.

Le « Foch » à Dakar

A Marseille, les Frères me prennent en charge, ils mettent aussi leur voiture à ma disposition pour les formalités indispensables et n’ont de cesse que lorsqu’ils m’ont installé dans ma cabine, voulant porter eux-mêmes mes lourdes valises. Vraiment, ce n’est pas un vain mot que celui de « Frères ».

Le « Foch » et ses passagers

Le « Foch » est un bateau très confortable de la Compagnie Fraissinet. Son personnel est sympathique. Le menu est abondant. Les passagers : Des fonctionnaires, militaires et gendarmes, quelques commerçants, des noirs qui ont fait un voyage en France.

A mentionner spécialement :Un prêtre noir, le seul prêtre à bord, M. l’abbé Ndongmo, professeur au séminaire St-Michel à Melong, Cameroun. Il vient de faire un voyage en Europe : Rome, Fatima, Bruxelles, Lourdes. Nous causons souvent ensemble de l’Afrique, de la France, des problèmes de l’enseignement.

Les quatre soeurs de la Ste-Croix, dites soeurs de Chavanod (Hte-Savoie) qui vont fonder un établissement à Makoua où iront aussi nos Frères Canadiens.

Parmi les militaires, un capitaine avec sa famille : quatre très beaux enfants dont l’aîné a 14 ans. Quand je le félicite pour sa belle famille, il me dit : « Cela donne un but à la vie ». Il connaît bien l’Afrique. Son grand garçon est bien embarrassé de faire ses devoirs de vacances de la classe de 3e. Je lui aide un peu pour les mathématiques et pour l’allemand. Un service n’est jamais perdu. Le capitaine m’a fait spontanément ses offres de service. Qui sait ? Il va à Bangui.

M. Opangaulf, président du Moyen Congo, donc, première personnalité à Brazzaville. A Douala, il quitte le bord pour se rendre à Brazzaville préparer la visite du général de Gaulle.

Le touriste allemand que tout le monde a remarqué

Ce touriste allemand que tous les passagers ont remarqué à sa culotte de cuir. C’est un simple ouvrier mécanicien, mais il a la passion des voyages et des découvertes. Il ne fait qu’un aller et retour sur le Foch, mais il profite au maximum des escales pour examiner et photographier.
Son plus grand plaisir aura été de traverser la ligne de l’Equateur et de voir la forêt vierge. Ne parlant pas français, il est heureux de trouver quelqu’un avec qui il puisse causer. Il a déjà parcouru, mais à bicyclette, toute l’Europe, poussant même au-delà jusqu’à Téhéran et Bagdad, toute l’Afrique du Nord et l’Egypte. L’an prochain, il ira aux Indes.

A Dakar, il monte une quantité de noirs tous passagers de pont, la compagnie ne leur fournit rien. Les femmes ont toutes un enfant attaché dans le dos et plusieurs autour d’elles, les hommes ont leur baluchon. Ce sont des marchands qui ont fait leurs emplettes à Dakar. Sur le soir, ils se resserrent, ne laissant aucune place libre, les marins tendent une bâche au-dessus de cet amas et les voilà qui entrent dans une espèce de léthargie : plus rien ne bouge pendant deux jours. Le réveil sera bruyant et le débarquement animé.

Nous avons l’occasion d’apprécier la mer

La mer : nous avons l’occasion de l’apprécier sous toutes ses formes, agitée, très agitée par temps d’orage et de pluie. Dans ce cas, les personnes sensibles prennent des pilules Il y a quand même des places vides à la salle à manger.
Le Frère Infirmier de Saint-Genis, dans sa grande sollicitude, m’avait donné deux pilules qui restaient au fond d’un tube en me recommandant bien de faire, plus ample provision, ce je n’ai pas fait. En arrivant à Douala, j’ai jeté les pilules à la mer. Habituellement, on ne voit pas les côtes dont on n’est pourtant pas très éloigné, sinon un peu les côtes d’Espagne puis, bien sûr le rocher gigantesque de Gibraltar.

Le cuisinier est fier de son œuvre

Parfois, après Dakar la côte très plate d’Afrique, plage immense de plusieurs centaines de kilomètres mais si inhospitalière qu’il est dangereux de s’y asseoir, même à une certaine distance de l’eau. Chaque année, des imprudents se font emporter. Où est la plage de La Baule ? Mais celle-ci doit être le symbole de ce continent où tant d’ennemis nous guettent… c’est bien pour cela qu’il faut y aller.
La nuit nous empêche de voir le mont Cameroun (4 070 m. d’altitude). Nous apercevons seulement en face, les lumières de Fernando-Poo.

La vie à bord du Foch

Elle est bien monotone : A 6 h. 30, la messe à laquelle assistent encore les soeurs et 2 ou 3 noirs très fervents. Les autres passagers se réveillent plus tard, on est ainsi tout à fait tranquille pour faire de bonnes méditations en face de l’immense océan. Le dimanche il y a une deuxième messe à 9 heures. Tout le monde n’y assiste pas, mais le salon est plein, l’assistance très recueillie.
La messe du 15 août a été particulièrement émouvante. Le prêtre, au début, rappelle l’encyclique où le Pape demande que cette messe soit offerte pour que règnent la charité et l’union dans le monde. Toute l’assistance participe aux chants du commun.

Les garçons d’hôtel ont pensé que ce devait bien être la fête des soeurs. Ils leur offrent au repas de midi, un bouquet de tulipes et de marguerites confectionné par le chef cuisinier et composé uniquement de légumes : carottes, betteraves rouges, pommes de terre, poireaux. D’autres gens mieux avisés ont compris que ce devait être plutôt la fête des Frères Maristes et ne manquèrent pas de me la souhaiter.
A part cela, il y a aussi la fête du bord, ses distractions pour les enfants, son bal. De temps en temps, tir aux pigeons ; de la musique à certains moments, mais de la mauvaise musique, du cinéma le soir, mais du mauvais cinéma.

Les escales

C’est la partie la plus intéressante du voyage ! Aux Baléares, Palma de Majorque dominée par une cathédrale gigantesque, est une ville d’aspect méditerranéen par ses palmeraies, moderne par ses avenues sillonnées de trolleys, mais aussi médiévale par ses ruelles pavées de larges pierres et ses boutiques. On trouve des souvenirs d’une longue domination musulmane.

Il faut descendre dans un affreux panier

A Alger, les Frères méritent une mention spéciale pour la réception chaleureuse qu’ils me réservent.

Casablanca, très jolie ville : Eglise du Sacré-Cœur, parc Lyautey, palais de justice… Mais on y trouve le marchand arabe que j’ai connu à Damas, il vous poursuit, baissant ses prix tous les 10 mètres et ne vous lâche que lorsqu’on a réussi à lui témoigner une indifférence totale. A Dakar, c’est déjà l’Afrique noire. Le nouveau venu est surpris par la vie sur le trottoir : on y travaille, on y vend, on y dort. Il y a un contraste frappant entres les splendides buildings et les médina dites bidonvilles.

Konakry, en Guinée, possède des quartiers très coquets, je ne parle pas du reste.

Abidjan, Côte d’Ivoire, est certainement la perle de l’Afrique noire avec ses réalisations modernes. Il ne semble pas qu’on ait oublié des quartiers comme à Dakar. La population est sympathique, les enfants nous saluent avec leur plus beau sourire. A Treicheville, faubourg d’Abidjan, le missionnaire nous disait que la veille, 15 août, 4 à 5.000 personnes assistaient à la procession et que depuis le premier janvier, ils avaient fait plus de 1.000 baptêmes.

A Konakry les petites vendeuses nous attendent

A Sassandra (Côte d’Ivoire), Lomé (Togo), Cotonou (Dahomey), il n’y a pas de port, le bateau se tient loin des plages inhospitalières. Peu de passagers descendent : Il faut se mettre dans un affreux panier, la grue vous soulève avec beaucoup de secousses et vous dépose dans une chaloupe. Quand elle est pleine, un remorqueur vient la tirer et c’est encore l’opération panier pour en sortir. Parfois, le panier manque la chaloupe, et, c’est le plongeon dans la mer.

Le Débarquement à Douala

Le 20 août, dès 7 heures du matin, le Foch est à Douala. Les formalités de santé et de douane accomplies, je m’apprête à descendre, mais je ne trouve personne pour m’attendre. Enfin, au cours de la matinée, le Père de la Procure de Douala m’apprend la nouvelle : le camion tant promis est en panne, il faut que je me rende à Yaoundé en train, emmenant les trois tonnes de marchandises. Là, me dit-on, le camion viendra me prendre. Il n’était pas précisé quand… Ne voulant pas faire attendre le fameux camion, à Yaoundé, je me démène pour tout faire partir le même soir.

En France, c’est long d’acheminer de grosses marchandises, ici, les marchandises vont un peu plus vite, les voyageurs un peu moins vite, et tout arrive en même temps. Il faut quand même parlementer, parfois supplier. On trouve très facilement de la main-d’œuvre, mais quand on a embauché 4 ou 5 noirs, il y en a 20 qui se présentent pour se faire payer ; il est impossible de reconnaître les resquilleurs. Tous prétendent avoir travaillé. Imaginez les disputes bruyantes !

De Douala à Yaoundé

De Douala à Yaoundé, il y a 300 km. Il a fallu toute la. nuit pour les parcourir, 11 heures. Rien qu’une heure de retard, il paraît que c’est peu. Mais là encore, personne. A la mission, personne n’est au courant. Au cours de la journée, cependant, j’apprends la vérité : le camion en panne est irréparable, il faut en acheter un autre. Le transport pourra probablement se faire la semaine prochaine..

Une fois de plus, les colis sont manipulés. Un employé de la société minière, M. Charbonnère, ami du Père Léon, a reçu des ordres : les colis sont retirés dans les hangars de la société minière. Ils sont en sécurité, et moi, j’attends… On me dit : « Vous en verrez bien d’autres, ça c’est l’Afrique »… Je ne suis pas mal ici, j’ai ma chambre, du travail, mon couvert est mis. A table, je me trouve avec un archevêque et un évêque. C’est très flatteur !

F. Paul-Eugène Klausner

(Publié dans « Voyages et Missions » n°55, Noël 1958)

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