Frère Henri Vergès, martyr de l’espérance

« Ça fait partie du contrat, disait Henri en riant, et ça sera quand Il voudra ! » (« Présence Mariste » n°229, octobre 2001)

Le 17 juillet 1994, date anniversaire des martyrs d’Afrique, le Père Christian, Prieur de la trappe de Tibhirine, écrivait une homélie intitulée : « Obscurs témoins d’une espérance ».

Témoignage du Frère Henri Verges

Son texte est centré sur le témoignage de sœur Paul-Hélène et de notre frère Henri, assassinés le dimanche 8 mai de la même année. En voici le début :
« Tous ceux qui ont participé aux obsèques de sœur Paul-Hélène et de frère Henri à Notre-Dame d’Afrique auront été profondément marqués par l’extraordinaire sentiment de paix et de communion qui s’en dégageait…

A aucun moment le mot « martyre » ne fut prononcé. Il eût paru déplacé. Ils n’en avaient besoin ni l’un ni l’autre, pour s’imposer à tous, incontestables, jusque dans leur message conjoint de modestie, de petitesse : petite sœur de l’Assomption, petit frère de Marie…
Ce qui leur était arrivé, cette mort brutale, s’inscrivait dans une continuité dont les jalons devenaient lumineux. Ceux qui ont revendiqué leur meurtre ne pouvaient s’approprier leur mort. Elle appartenait à un Autre, comme tout le reste, et depuis longtemps. « Ça fait partie du contrat, disait Henri en riant, et ça sera quand iI voudra. Ce n’est pas ça qui va nous empêcher de vivre, tout de même ! »

« Sache qu’il pourrait m’arriver quelque chose ! »

Bien avant le 8 mai 1994, notre Frère vivait dans la perspective d’une mort violente et il s’y préparait dans la fidélité des recommencements quotidiens. Sa participation au Ribât, groupe de prière et de réflexion entre chrétiens et musulmans ouverts au dialogue était constante.
Depuis plusieurs années déjà, il percevait le danger qui l’entourait. Au Frère Yves Thénoz, son Supérieur Provincial qui lui rendait visite à Sour-El-Ghozlane, il avait fait part des menaces reçues :
« Je te dis cela pour que tu saches qu’il pourrait m’arriver quelque chose de funeste. »

Et le Frère Yves ajoute :
« Henri était parfaitement conscient du danger mortel qu’il encourait en poursuivant son partage spirituel avec des musulmans, ce qu’il considérait comme une partie intégrante de sa mission. »
C’était en 1985.

Plus tard, le Père Christian écrira :
« Sa mort me paraît si naturelle, si conforme à une longue vie tout entière donnée par le menu. Il me semble appartenir à la catégorie de ceux que j’appelle « les martyrs de l’espérance », ceux dont on ne parle jamais parce que c’est dans la patience du quotidien qu’ils versent tout leur sang. »

Le 5e Evangile

Cette dernière expression s’éclaire par la fin de l’homélie du 17 juillet 1994 : « Selon l’adage soufi, « Paul-Hélène et Henri n’ont pas attendu de mourir pour mourir ; ils n’ont pas attendu les persécuteurs pour s’engager dans le martyre, réinventant ainsi, au creux des masses, ce que les moines allaient chercher dans les déserts après l’âge des persécutions : « le martyre de l’espérance ».

Tel est le « risque » que nous vivons quotidiennement par ici ; depuis longtemps il s’est imposé à nous. C’est un choix qui doit pouvoir tenir, même actuellement… En marge de ce risque-là, aurions-nous encore quelque chose à dire de l’Evangile dans le monde d’aujourd’hui ? ».

Le choix du Père Christian et de ses Frères allait tenir jusqu’au jour de leur immolation, le 21 mai 1996. Ils avaient été précédés par le témoignage d’Henri qui déclarait, en novembre 1984, :
« Le 5e évangile que tout le monde peut Vivre, c’est celui de notre vie ».

Frère Alain Delorme

(Publié dans « Présence Mariste » n°229, octobre 2001)