Liban : Les Défis de l’Education dans un monde multi-religieux

Témoignage chrétien en milieu musulman : respect de l’autre, ouverture à l’autre, amour et tolérance.

"Antoine JARJOUR est un Frère Mariste libanais. Il est actuellement directeur d’un Collège Mariste de plus de 3 000 élèves, à Champville, à quelque 20 km au nord de Beyrouth.
Il a bien voulu partager ses réflexions sur les défis de l’éducation dans un monde multi-religieux.

Malheureusement, il ne lui a pas été possible de répondre en faisant directement référence à l’expérience des Frères Maristes, puisque depuis 1967 les œuvres Maristes d’Alep et de Damas ont disparu en Syrie, englouties par la nationalisation, et que le collège de Rmeyleh, au Sud Liban, a été saccagé et ravagé en 1985 par la guerre civile. Ces établissements étaient situés en milieu musulman.

Il ne reste actuellement que deux Collèges Maristes à Champville et à Jbeil, tous deux implantés en zone chrétienne. Cependant, nombre d’écoles catholiques sont encore situées en zones musulmanes et n’ont pas été affectées gravement par la guerre civile. Elles continuent à y travailler au service de la population chrétienne restée sur place et la population musulmane. Là, on peut parler d’expérience multi-religieuse.

Frère Antoine connaît bien cependant la réalité des écoles catholiques au Liban. Dans sa réflexion, il indique les lignes directrices de la présence chrétienne en milieu musulman, les défis auxquels cette présence est confrontée présentement, et aussi les chemins d’avenir et d’espérance.

Frère Michel MOREL

Enjeux d’une éducation chrétienne en milieu musulman

Les grandes lignes de cette éducation sont inspirées de l’exhortation apostolique adressée par Jean Paul II au Liban en 1997. Il ne s’agit, en aucun cas, de prosélytisme, de manière à amener des musulmans à se convertir au christianisme. La présence chrétienne en milieu musulman est justifiée par deux principes :

  • Soutien aux populations chrétiennes pour qu’elles persistent à s’attacher à leur région, à leurs valeurs culturelles et qu’elles puissent pratiquer librement l’exercice de leur religion. La population chrétienne est appelée à s’impliquer et à s’enraciner dans l’œuvre d’édification du pays.
  • Témoignage chrétien en milieu musulman. Ce témoignage se veut respect de l’autre, ouverture à l’autre, amour et tolérance de sorte à mettre en pratique les préceptes évangéliques du pardon, de l’amour et de la charité.

Le texte de l’exhortation apostolique rappelle la vocation séculaire du Liban :

« Ayant vécu côte à côte pendant de longs siècles tantôt dans la paix et la collaboration, tantôt dans l’affrontement et les conflits, les chrétiens et les musulmans au Liban doivent trouver dans le dialogue respectueux des sensibilités des personnes et des différentes communautés la voie indispensable à la convivialité et à l’édification de la société. Les Libanais ne doivent pas oublier cette longue expérience de relations, qu’ils sont appelés à reprendre inlassablement pour le bien des personnes et de la Nation tout entière. Pour des hommes de bonne volonté, il est impensable que des membres d’une même communauté humaine, vivant sur la même terre, en viennent à se méfier les uns des autres, à s’opposer et à s’exclure au nom de leurs religions respectives. » [.] (N°90)

Contribuer activement au perfectionnement de la culture

« C’est un même destin qui lie les chrétiens et les musulmans au Liban et dans les autres pays de la région. [.] Les chrétiens du Liban et de l’ensemble du monde arabe, fiers de leur héritage, contribuent activement au perfectionnement de la culture. [.] Je voudrais insister sur la nécessité pour les chrétiens du Liban de maintenir et de resserrer leurs liens de solidarité avec le monde arabe. Je les invite à considérer leur insertion dans la culture arabe, à laquelle ils ont tant contribué, comme un lieu privilégié pour mener, de concert avec les autres chrétiens des pays arabes, un dialogue authentique et profond avec les croyants de l’Islam. […] Chrétiens et musulmans du Moyen-Orient sont appelés à construire ensemble un avenir de convivialité et de collaboration, en vue du développement humain et moral de leurs peuples. De plus, le dialogue et la collaboration entre chrétiens et musulmans au Liban peut aider à ce que, dans d’autres pays, se réalise la même démarche. » (N°93)

Au centre Frère Georges Sabé responsable du secteur du Liban.

Quelques défis auxquels est confrontée
l’école catholique en milieu musulman

L’exhortation indique aux écoles - notamment catholiques- le rôle qui leur incombe pour promouvoir la convivialité entre chrétiens et musulmans :

« Les écoles et les différents instituts de formation ont un rôle essentiel en ce domaine, car, dès le plus jeune âge, l’apprentissage de la vie commune rend les enfants attentifs les uns aux autres et les invite à gérer pacifiquement les conflits qui peuvent se présenter. » (N°92)

Concrètement, tout cela ne va pas sans difficulté. Faut-il assurer, dans une école catholique, un enseignement religieux aux musulmans parallèlement à l’enseignement religieux assuré aux chrétiens ? et si oui, peut-on garantir que cet enseignement ne débouchera pas sur des dérives fondamentalistes ? Faut-il tenir compte des différences culturelles des deux communautés à l’intérieur de l’école , tel le port du voile, l’abolition de certains mets à la cantine, le congé du vendredi au lieu de dimanche ou encore des arrêts pour la prière musulmane ?

Les mutations en cours

Ces questions se posent dans un contexte devenu beaucoup plus confessionnel et fondamentaliste qu’autrefois dû, sans doute, à une infiltration de la société libanaise musulmane par le courant fondamentaliste qui a émergé dans la région suite aux bouleversements politiques du Proche et Moyen Orient : guerre du Liban, changement de régime en Iran, guerre du golfe, la question palestinienne, émergence de l’arabisme en réaction à la politique occidentale, volonté de mettre au pas les établissements d’enseignement libre. Comment concilier dans ce contexte une véritable culture de dialogue, d’ouverture à l’autre sans s’exposer à une perte d’identité et sans perdre de vue le sens de la présence d’écoles chrétiennes en milieu musulman ? Tel est le paradoxe.

Conclusion

Les orientations données par Jean Paul II aux chrétiens du Liban sont à la base de la politique éducative des établissements catholiques et notamment ceux qui sont situés en zones musulmanes. L’école catholique n’est pas un corps étranger à la culture ambiante. Elle est présence chrétienne en vue de promouvoir le dialogue, le respect, la convivialité et la solidarité entre tous les Libanais quelle que soit leur religion, en vue d’édifier ensemble une société fondée sur le respect des valeurs morales communes, la justice sociale, la paix, la liberté, la défense de la vie et de la famille.

Frère Antoine JARJOUR

(Publié dans « Présence Mariste » n°235, avril 2003)