St-Pourçain-sur-Sioule : Chez les Frères …

Témoignage d’un ancien élève de Notre Dame des Victoires à St-Pourçain/Sioule, l’abbé Léon Cristiani.

Privés de notre mère, abandonnés en apparence de notre père, nous étions chez nos grands-parents, alors fermiers aisés, dans un hameau d’Etroussat. Normalement, nous aurions dû être de petits paysans. Ce fut du reste le sort de notre sœur, qui resta au village et épousa plus tard un honnête paysan, un cousin, qui portait le nom de Courtinat, comme notre mère quand elle était jeune fille.

Mais pour les deux garçons, il en fut tout autrement. En dépit de toutes les objurgations et objections, mon père voulut que ses fils fussent instruits. Il donna tout ce qu’il avait d’économies, et préleva sur son maigre traitement, puis sur sa pension plus maigre encore, les sommes nécessaires pour nous faire élever au pensionnat des Frères Maristes de Saint-Pourçain-sur-Sioule, qui passait pour le meilleur du voisinage et où faisait merveille un directeur étonnamment dynamique, le bon Frère Gualbert.

LUEURS DE VOCATION

Ce fut chez les Frères de Saint-Pourçain, que les premières lueurs de ma vocation brillèrent sur mon âme et cela dès l’âge de 6 ans et demi. Et voici en quelles circonstances.

Au printemps de 1885 — fin mai ou début de juin — je fus victime d’un accident assez grave. En portant un camarade sur mon dos, je trébuchai dans un de ces petits trous que font les enfants pour jouer aux billes. En tombant, je fus écrasé par le fardeau que je portais péniblement. Il me fut impossible de me relever. J’avais la jambe gauche fracturée à la hauteur du fémur. Le médecin me soigna à la perfection et me mit dans une gouttière. Je fus réduit à la presque immobilité, au lit, pendant deux mois.

IL ME REPONDAIT

Comme je n’avais pas la fièvre, on me laissait le plus souvent seul, ma jambe étant attachée aux barreaux de mon petit lit en fer. En face de moi, sur le mur, pendait un grand Christ en croix. Ma principale occupation était donc de regarder Jésus crucifié. Dès que j’étais seul, je lui parlais tout bas. Je lui disais tout ce que mon jeune cœur savait dire de tendre et d’aimant. Et il me répondait.

Il y a bien 75 ans de cela, et je m’en souviens avec intensité. J’aimais ma solitude parce qu’elle me permettait ces longues causeries que je ne puis me rappeler sans être ému jusqu’au fond de l’âme. Et, je l’ai dit, il me répondait. Je n’ai jamais compris comment, mais j’avais la certitude qu’il y avait entre nous une entente, en vertu de laquelle, il attendait qu’il n’y eût personne pour me parler. Il me disait ses souffrances sur la croix. Je me souviens qu’il me montrait surtout sa bouche dévorée et desséchée par la soif. Je voyais remuer sa tête adorable. Je lisais une expression d’angoisse, de douleur et surtout d’amour dans ses yeux et sur tant son visage. Et j’étais touché jusqu’aux larmes, je lui offrais mon cœur, ma vie, mon sang, mon être.

ET TOUT EST PARTI DE LA

Non, je n’ai pas de doute que le premier germe de ma vocation sacerdotale soit née à cette date. J’estime que toute ma vie, je veux dire : toute l’orientation qu’elle a prise, tout l’enchaînement des lumières et des grâces qui m’y ont été accordées ont pris là leur point de départ. Ces deux mois où je fus cloué sur un lit, à l’âge de six ans et demi, comptent parmi les plus beaux et les plus chers à mon cœur.

ILS BATTAIENT DES MAINS

Les grandes vacances arrivèrent. Le jour de la distribution des prix, le bon Frère jardinier vint me prendre dans ses bras pour me porter au milieu de mes petits camarades. Ils ne m’avaient pas revu depuis le jour de l’accident. Ils battaient des mains en me revoyant et ceux qui le pouvaient m’embrassaient au passage. Les parents des élèves qui étaient là en foule me souriaient avec compassion et sympathie.

TOUT A COUP

Le Frère jardinier, tout à coup, je ne sais pourquoi, me dit à l’oreille, le long du chemin :
— Petit, est-ce que tu ne veux pas te faire prêtre ?
— Si, lui répondis-je.
— C’est bien.

Puis il me déposa sur les deux chaises qui m’attendaient. Ce fut la première fois que la chose me fut dite. A la vérité, je n’y avais pas songé jusque là, mais devenir prêtre fut immédiatement pour moi un beau rêve ! La question du bon Frère resta gravée dans mon cœur. Il avait sans doute touché, sans le savoir, une fibre secrète. C’est par des voies comme celles-là que bien souvent l’appel de Dieu se fait entendre.

C. Ouvrage excellent que bien de nos lecteurs voudront lire.
Editions du Chalet, 36, rue de Trion, Lyon (5e).
Les sous-titres sont de notre rédaction.

(Publié dans « Voyages et Missions » n°74, sept-oct-novembre 1962)


Notes ajoutées à l’article publié dans la revue

L’abbé Léon Cristiani (Mgr Léon Cristiani) qui parle ci-dessus de son enfance à St-Pourçain/Sioule dans l’Allier est devenu un écrivain très prolifique. A la question "Chanoine Léon Cristiani" dans un moteur de recherche on obtient beaucoup de réponses.

Quelques titres de ses ouvrages :

  • Chanoine Cristiani. L’Hérésie de Port-Royal de Léon Cristiani (1955)
  • Chanoine L. Cristiani,… La Vierge Marie, votre Mère de Léon Cristiani (1949)
  • La Vie d’intimité avec Notre-Seigneur Jésus-Christ : Par le chanoine L. Cristiani de Léon Cristiani (1950)
  • Léon Cristiani. Monstres et merveilles de la préhistoire de Léon Cristiani (1956)