On cherche des vocations.

Réflexion sur la « crise » des vocations (« Présence Mariste » n°243, avril 2005)

Depuis quelques décennies le monde catholique se désole de la chute des vocations religieuses et ecclésiastiques, ce qui laisse indifférent un monde sécularisé où ce mot a perdu son sens ou fait partie des vieilles lunes « cathos » dont il importe de s’affranchir.

Une théorie classique prétend que ce mot - qui vient du latin « vocatio » signifiant « appel » - a perdu sa pertinence en même temps que la culture dans laquelle il avait pris racine : celle d’avant la société de consommation, et de l’Etat providence (Sécurité Sociale, retraite…) où l’appartenance à un corps social était primordiale pour vivre économiquement, socialement, spirituellement.

Dans ce monde de la nécessité et du devoir, être un individu, c’est-à-dire faire passer la réalisation de ses aspirations avant les contraintes de la vie collective, était un luxe ou présentait un risque élevé. L’opinion tolérait les écarts individuels pour deux raisons : relativement marginales les « vocations » ne mettaient pas réellement en cause la pensée dominante qui accordait ses faveurs à ceux qui savaient tenir leur rang, même modeste, et transmettre un patrimoine ; ensuite elles apportaient à un monde hypernormé, et donc assez ennuyeux, le sel de la non conformité qui pouvait d’ailleurs se révéler fort utile.

Une quête du transcendant.

En gros, avoir une vocation, c’était renoncer consciemment et librement à tout ou partie de sa vie privée dans un but qui, sous une forme ou une autre, relevait du transcendant, c’est-à-dire d’une cause plus importante que la vie biologique. La société acceptait une telle attitude si ces destins spécifiques rendaient des services dont le commun des mortels n’était pas volontiers disposé à se charger.
Etaient donc plus ou moins reconnues comme vocations des fonctions telles que : soldat  Servitudes et grandeurs militaires » ; mourir pour la patrie) ; missionnaire (porter l’évangile aux peuples lointains) ; infirmières (les « bonnes sœurs ») et médecins ; prêtres ; enseignants (à une époque où s’occuper des enfants était peu considéré) ; savants, artistes…

La notion de vocation était donc paradoxale puisqu’elle engageait à une conscience individuelle plus forte que celle de la moyenne des gens, en même temps qu’elle était renoncement à soi.
Selon les époques ces vocations étaient acceptées ou récusées. Par exemple, pendant des siècles l’Etat et la société ont accepté avec plus ou moins de réticences que des hommes et des femmes, en entrant au couvent, échappent au destin commun : le mariage, la reprise du métier parental, la vie étriquée au village… pour se consacrer à Dieu et aux autres.
A la fin du XIX° siècle la République et une partie de la société trouvent cette option insupportable, l’engagement par des vœux étant considéré comme attentatoire à la liberté. Aussi, en 1902-1903, religieux et religieuses se retrouvent contraints à la liberté selon la République et non selon leurs propres critères.

Une distance avec la société.

De tout temps, donc, vouloir s’émanciper de la communauté, même pour mieux la servir, a été dangereux, et le sort de beaucoup de gens à vocation a correspondu peu ou prou à celui des prophètes : persécutés, voire assassinés, quitte à être acceptés et même glorifiés ensuite par les fils de ceux qui les avaient trucidés. Qu’on pense au sort des grands artistes, de certains savants… de tous les précurseurs en général.

La République laïcise la vocation.

D’ailleurs, que fait la République qui supprime les congrégations ? Elle laïcise la vocation. Qu’on pense, pour l’enseignement, aux « hussards noirs de la République » et aux institutrices laîques ; pour la santé, à la création des écoles d’infirmières ; aux assistantes sociales… On exalte même souvent « le saint laïque ». Jusqu’aux années 1960, donc, monde religieux et laïque fonctionnent comme deux univers mentaux à la fois opposés et proches, dans lesquels la notion de vocation garde sa pertinence mais pas avec la même conception de la liberté.

Une révolution dans le monde religieux.

L’effondrement de ce double communautarisme s’opère très rapidement, en gros entre 1960 et 1970, par révolution du monde religieux (le concile Vatican II) et de la société (mai 68 pour faire court). Ces événements sont l’aboutissement d’une longue montée de l’individualisme, de plus en plus facilitée par la prospérité, la politique sociale, le plein emploi… Il y a donc retournement de perspective : désormais ce n’est plus la communauté qui domine le système mais l’individu. Les institutions, et en premier l’Etat, n’ont de sens que si elles sont à même de lui procurer un bonheur multiforme. L’idée de vocation se dilue : chacun fait ce qu’il veut, comme il veut, aussi longtemps qu’il veut et la société n’a rien à y redire.

A l’aube du XXI° siècle cette manière de voir demeure prépondérante en dépit de la crise évidente de l’Etat et de la société : il suffit, pour s’en convaincre, de regarder la télévision aux heures de grande écoute (penser à l’émission « C’est mon choix »). Les personnes les plus conscientes commencent cependant à s’inquiéter de cette surlégitimation de l’individu qui, en dissociant bonheur et sens du réel, liberté et responsabilité, conscience de soi et souci des autres, déstructure les personnes et anéantit le lien social.

Un acte de liberté.

C’est par cette vive conscience, encore très minoritaire et souvent confuse, d’un monde à repenser et à réintégrer dans un discours de sens que se relégitime aujourd’hui l’idée de vocation qui, comme hier, est acte profondément individuel puisque contestataire d’une pensée correcte omniprésente et même agressive.
Elle est aussi consentement à une perte de soi puisqu’entrer dans une démarche critique envers le monde tel qu’il est, c’est accorder priorité à la recherche du réel, du vrai, voire de la vérité, quitte à y sacrifier un bonheur immédiat. Les enseignants et éducateurs en particulier ont grand besoin de retrouver une telle démarche vocationnelle.

Quant aux milieux religieux, qui ont, peut-être plus que tout autre milieu, gardé vivante la notion de vocation ils pourraient se retrouver bénéficiaires d’une divine surprise, à condition du moins qu’ils aient assez d’ouverture pour reconnaître comme vocations des projets qui ne corespondront certainement pas aux schémas passés.

Symétriquement, le monde actuel est plein de vocations agissantes mais qui ne se reconnaissent pas comme telles parce que cette notion leur est étrangère.
Une fois de plus, mais sur un registre différent d’avant, la notion de vocation paraît paradoxale : ceux qui la vivent ne la connaissent pas ; et ceux qui la connaissent ne la voient pas là oû elle est.

Choix de solitude et de communion.

Pour que se rencontrent ces deux univers, peut-être faudrait-il émettre l’hypothèse qu’il y a vocation de fait chez toute personne révélant dans son action une éthique, quelle que soit sa fonction et ses convictions, et qui consiste en ceci : rechercher le bonheur sans sacrifier la vérité ; réaliser ses désirs sans oublier les autres ; se confronter au temps avec le souci de la fidélité à soi et aux autres.
Et pour qu’il y ait vocation pleine et entière il me semble qu’il faut y ajouter la prise de conscience d’être ainsi profondément soi-même et quelque part au-delà ; de pouvoir communier avec chacun et d’être irrémédiablement seul ; d’avoir trouvé sa voie et en même temps de la chercher.

F. André LANFREY


(Publié dans « Présence Mariste » n°243, avril 2005)