Toi mon frère … (Antoine Parrel)

Fr Antoine Parrel, alors directeur de la maison de retraite de Blancotte, s’est confié à fr Jean Dumortier. (« Présence Mariste » n°169, octobre 1986)

La canicule écrasait les terres du Domaine de Blancotte tandis que les jets d’eau détrempaient maïs et prairies. Les moissons, maigres cette année de sécheresse, (sept départements déclarés sinistrés de cette région Midi-Pyrénées), étaient déjà faites. On s’apprêtait à célébrer le 15 août.

J’étais là pour partager la vie de la communauté et questionner le Fr. Antoine PARREL, Supérieur depuis septembre 1983. A en juger par les repères chronologiques (voir encadré), j’avais affaire à un migrant de l’intérieur : au total, une vingtaine de mutations.
Un Frère girovague ? Un mauvais caractère ? Au fil des jours, se révélait l’image d’un fin pédagogue, d’un religieux solide, d’un philosophe détaché…

TOI, MON FRERE… Antoine,
raconte-moi ta mère…

Il devait faire froid ce 27 novembre 1921, à la Seauve-sur-Semène, en Haute-Loire, quand la maman Parrel accouche de son troisième fils, Antoine ! Hélas, c’est un garçon, elle attendait une fille. Comme décor, l’atelier d’un passementier dont les trois métiers, achetés en 1919, se sont tus trop tôt. Le père, pour faire vivre sa famille a dû aller s’embaucher à l’usine Colcombet. Et comme il est impossible de revendre ces métiers, leurs bois de noyer serviront à la fabrication des meubles d’une chambre à coucher.

« Ma mère n’est jamais allée à l’école sinon chez la béate.
Peut-être a-t-elle passé un hiver chez les Sœurs à Graziac ? Elle allait toujours aux champs avec son père, en vraie fille de paysan. Vers vingt ans, elle a été malade. Enceinte de ma sœur, elle dut aller chez le médecin de St-Didier en Velay. « Revenez et avant, buvez un café très fort », lui a-t-il dit un jour, non sans arrière-pensée. Et puis, ma sœur est née quand même. Enfin une fille ! Trois garçons, ça commençait à bien faire…

« Ma mère a été sage-femme, accoucheuse.
L’hiver, je la voyais souvent partir. Mon père ne savait pas comment m’expliquer. Il me parlait de veau à naître et naïvement, je lui disais : « Ce n’est pas à elle d’y aller, c’est à toi ! » Elle a appris le métier de sa mère : son seul diplôme, une observation minutieuse, un mimétisme parfait. Son dernier accouchement fut celui du premier enfant de sa fille. Elle me parlait de ses colères quand elle voyait des mémés réciter le chapelet autour d’une mère en travail. « Ça n’y fait rien, leur disait-elle, allez plutôt me chercher de l’eau ».

Elle parlait très bien le patois.
Les veillées traditionnelles à la campagne étaient l’occasion d’exercer son talent. Tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Pendant que les hommes bricolaient, que les femmes faisaient du carreau, elle racontait et brodait avec les mots : les choses de la vie quotidienne lui servaient de canevas.

« Des images se sont fixées dans ma mémoire.
A l’assemblée de la béate, on récitait le chapelet ou on faisait de la dentelle. Je vois encore le quinquet, cette lampe à pétrole, au milieu de la table, et chaque dentelière, avec sa bouteille en cristal remplie d’eau reflétait la lumière du quinquet sur le carreau. Quand nous rentrions à la maison, tard dans la nuit, il gelait à pierre fendre. Le pont de bois sur la Semène était totalement givré. Le lune éclairait de mille paillettes la voie lisse. Ma mère s’arrêtait pour me faire admirer. Pas étonnant qu’elle aimât aussi les fleurs !

« Je discutais beaucoup avec ma mère,
quand je revenais en vacances. A l’époque du juvénat, elles étaient bien courtes. Mon père se couchait tôt et souvent nos bavardages le réveillaient. « Qu’est-ce que vous attendez pour aller vous coucher ? Demain, vous ne pourrez pas vous lever ! » Un œil sur la pendule, nous constations qu’il était deux heures du matin. Encore un détail. Si ma mère me parlait toujours en français, par contre à mon père, elle s’adressait en patois. Elle a tenu son journal pendant des années. Hélas, il a disparu.

Chronologie

  • 1921 : 3e naissance chez, les PARREL : Antoine.
  • 1933 : Lavalla-Hermitage : temps de formation religieuse et préparation du Brevet Elémentaire. Réussi.
  • 1939 : A 18 ans, 1er poste d’enseignement à St-Félicien.
  • 1940 : A Lavalla.
  • 1941 : A Tence (CM1).
  • 1942 : De mars à octobre : chantier de jeunesse.
  • 1943 : STO, déportation du travail en Allemagne.
  • 1945 : Libération (en mai) et colonie de vacances en juillet au Monastier-sur-Gazeilles.
  • 1945 ; Jusqu’en 48, trois mutations : Chazelles-sur-Lyon, Boen-sur-Lignon, Charlieu.
    - 1948 : Monastier-sur-Gazeilles : quatre années consécutives.
  • 1952 : Année de grâce : second noviciat sous la houlette de Marcel Colin et de nouveau, des exodes annuels : St-Genest-Malifaux, Boën, Charlieu et Terrenoire.
  • 1957 : Jusqu’en 1968, enseignement, direction et animation pédagogique à Valbenoîte. Révélation du pédagogue.
    Un fruit : la Pomme !
  • 1968 : Quelques mois comme journaliste au XVIe Chapitre Général à Rome. Expérience biblique des « Gabaonites » .’…
  • 1969 : Quinze années de responsabilité du Primaire St-Laurent à Lagny au cours desquelles furent donnés des cours à l’Institut Catholique de Paris.
  • 1983 : Blancotte…

« Je sais encore que mon grand-père était recteur des pénitents et qu’il chantait tous les dimanches au lutrin. On l’invitait aussi aux bals, dans les granges. Il chantait et les gens dansaient. Pas d’instruments. Aurait-il été chassé par le P. Champagnat ? »

La pêche aux grenouilles
ou la carrière pédagogique ?

En 1930, Antoine avait deux frères en contact avec les Pères Salésiens. D’où l’idée d’aller chez eux. Il fut séduit par le poème d’un garçon, à l’école : la pêche aux grenouilles dans le lac. Aussi, l’invitation à faire l’école et quelques pieuses images des FF. Colombat et Joseph-Philippe le décidèrent à prendre la route mariste de Lavalla, celle du juvénat.

En 1933, Antoine a douze ans quand il en franchit la porte. Six années de formation intellectuelle, religieuse. Les premiers vœux et à 18 ans, muni du Brevet Elémentaire, Antoine se retrouve à St-Félicien avec une classe de cours élémentaire. Il se souvient d’un confrère, Pierre Roffat, qui jouissait d’une réputation extraordinaire. Précieuse présence pour lui. Il se souvient aussi d’un autre à qui il avait confié son désarroi à l’égard d’un gosse difficile. Ce maître, qui avait le sens de l’humour, lui avait glissé ce principe pédagogique : « Agiter avant de s’en servir ! ». Médecine douce aux soins intensifs.

La guerre ?

Pas celle de 68, celle de 39-45. De mars à octobre 42, Antoine est forestier à St-Pons dans l’Hérault. Il se retrouve avec un séminariste et beaucoup déjeunes paysans d’Araules. Solides, habiles à l’abattage des arbres. Il constate son incompétence et on le lui dit.

Jusqu’en mai 45, S.T.O., déporté Kassel dans la Hesse (Allemagne). Même s’il raconte volontiers ses aventures de prisonnier, Antoine n’a pas la mentalité d’un ancien combattant. Mais ce fut pour lui comme pour bien d’autres une rude expérience communautaire.

Au point qu’à son retour, sa mère se demandait bien s’il allait retourner chez les Frères. « A la Séauve, je suivais ma sœur qui jouait dans une troupe de théâtre. Il paraît que je m’intéressais aux filles… » Et puis, finalement, je suis allé à l’Hermitage. J’ai été très bien reçu par le Frère cuisinier : on a fêté mon retour avec la communauté.
Deux points noirs cependant : il fallait illico remettre la soutane et aller saluer les Supérieurs à St-Genis-Laval. Ce fut court chez eux, le confrère et moi avons préféré un petit pèlerinage à Fourvière. Rentrés par le train à St-Chamond, nous avons failli devenir méchants. Portant la capote verte sur la soutane noire, nous nous sommes fait couaquer par des jeunes. Le tas de graviers était là, à portée de main. Nous nous sommes contenus. »

Tu as hérité de ta mère le talent de conteur…

« …Peut-être. En 1946, je suis nommé surveillant à Charlieu. C’est là que je me suis mis à raconter des histoires. Je devais animer un quart d’heure quotidien de lecture spirituelle avec les enfants. Je faisais préparer à chaque gosse quelques lignes sur son saint patron et il était invité à le proclamer aux autres. Je vois encore Henri, merveilleux de trouille et d’aplomb. Il débite son texte et se met à improviser progressivement. Il termine par un poème de Victor de Laprade. Subjugués, ses copains applaudissent très fort. Malheureusement, le directeur accourt !…
Epuisé par l’exercice, je me suis mis à raconter des histoires d’Allemagne, des faits vécus sur lesquels je brodais. C’est là qu’est né FIL DE FER, cette histoire épique d’un prisonnier évadé onze fois, toujours repris. Je tâchais d’y mettre une note religieuse. Imagine-toi que les confrères venaient subrepticement m’écouter ! Et pour l’avoir entendu de la bouche d’anciens élèves, je sais que cette animation a laissé des traces profondes ».

Jusqu’en 1983, Antoine consacrera
sa vie au monde scolaire

Jusqu’en 1983, Antoine consacrera sa vie au monde scolaire comme instituteur, surveillant, directeur, conseiller pédagogique, enseignant quatre ans à l’Institut Catholique de Paris pour succéder au regretté Fr. Jean Barralon.

Impossible de retracer ces 40 années de labeur au service de la mission éducative dans l’esprit Champagnat. Il est bon cependant d’en relever quelques anecdotes piquantes.

« En 1956, je débarque dans mon nouveau poste, du côté de St-Etienne. tout était fermé à clef ; le directeur était en session : il les faisait toutes ! A son retour, il a fallu apprendre la coexistence. Ce fut possible dans la mesure où ni l’un ni l’autre n’avait faim. Sinon…

« A Valbenoîte, c’était merveilleux. J’avais 54 gosses en classe. En période de grippe, il m’est arrivé de tomber à 30. J’avais l’impression de ne plus gagner ma vie !

« Entre 1964 et 1968, après avoir suivi des cours à la Catho de Lyon, je suis chargé d’animation pédagogique. Je visite de nombreuses classes. Pour un certain nombre de Frères, il faut préparer le CAP. Dans ce sens, j’anime la revue "La Pomme", après Michel Fatisson. Moi-même, je me souviens d’avoir passé mon CAP à Terrenoire, avec une fièvre de cheval.
Je dois dire que dans le contexte scolaire de ces années, j’ai eu le sentiment d’être davantage un conseiller psychologique, un assistant social plutôt qu’un pédagogue : que de gens en crise, tant Frères que laïcs. Et 68 éclata !

Depuis 65 ans que tu chemines,
où se trouve, Antoine,
le sens profond de ta vie ?

« Sans doute est-ce ma dernière mutation qui te fait poser cette question. Certains ont mal interprété la décision du Supérieur et considéré le fait d’être nommé responsable d’une maison de retraite comme un gâchis. Ça allait tellement à l’encontre de ce qui a précédé !
Non et non. Ce n’est pas ma pensée. J’ai accepté cette mission comme un service, ou si tu préfères, comme « une vocation provisoire ». La vocation quelle qu’elle soit, même dans le mariage, n’est pas programmée une fois pour toutes. La fidélité s’invente au fur et à mesure des circonstances : une ligne directrice fixée par le choix et des activités diverses déterminées par la vie. C’est vrai pour nos œuvres et institutions qui doivent inévitablement s’adapter et même disparaître au besoin. Ce fut le cas pour la "Pomme"  : vocation provisoire ! Lamentations stériles des nostalgiques : il faut enfourcher un autre cheval et continuer la course. Quant aux compétences devenant soudainement stériles, je ne suis pas d’accord. La machine est programmée donc esclave, mais l’homme s’invente et se construit à partir des acquis. On a donc raison de parler du mystère de chacun et de faculté d’adaptation.

Si j’aime mes Frères ?
Quelle question !

Ce qui m’est demandé, c’est de vivre avec mes Frères et les gens du pays, vivre avec n’est pas une fonction. Si j’aime mes Frères ? Quelle question ! Nous sommes une communauté de pauvres : des Frères anciens usés par l’âge et le dévouement, des pauvres en marche vers Dieu, les Frères paysans et ouvriers, des pauvres qui ont tout quitté pour suivre le Christ jusqu’ici. Cependant l’éclat d’un autre trésor brille dans leurs yeux ; et la sérénité que tu remarques en eux est-elle vraiment un mystère ?

« Le maître-mot, c’est l’Amour. »

Interview recueillie par JEAN DUMORTIER

(Publié dans « Présence Mariste » n°169, octobre 1986)

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