Le moulin de Maître Cornille

Imaginez-vous, chers lecteurs, que vous êtes assis devant un pot de vin tout parfumé et que c’est un vieux joueur de fifre qui vous parle. Tenez, je vous donne les clés. La Provence c’est l’Enseignement Catholique… Essayez-les toutes, faites comme chez vous.

LES CIGALES CE SONT LES JOURNALISTES

Maître Cornille : « Moi, je travaille avec le mistral et la tramontane qui sont la respiration du Bon Dieu… »

Le joueur de fifre : « Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la louange des moulins à vent, mais personne ne les écoutait. » Vantardise méridionale qu’on accueille d’un sourire condescendant et d’un haussement d’épaule : « Chante, chante, pécaïre ! »

C’est qu’il était fier, maître Cornille. Et, il aimait son moulin ! Dans notre pays, on respecte les « genss » qui sont fiers et qui ont du cœur au ventre, même s’ils sont un peu fadas. Ces gens-là, voyez-vous, sont comme les cigales : ça craquette, et ça fait vibrer tout le pays.

« LES PREND-L’AIR » CE SONT LES LECTEURS

Vous comprenez maintenant l’harmonie entre le ciel et la terre de Provence. Tout est dans l’atmosphère, mon bon monsieur. L’atmosphère de chez nous, c’est ténu comme un fil de soie, et, cependant, d’une densité métallique ; ça vous a toutes les senteurs excitantes des simples et le lourd parfum du mimosa ; c’est le nectar délicieux des figues-fleurs et la saveur fadasse de l’arbouse ; c’est un air qui vous grise et vous libère ; c’est la douce tiédeur bourdonnante qui berce la sieste ou le sifflement aigre du vent qui ploie les pins et hulule sur la garrigue. Pays de contrastes, la Provence sait tout harmoniser. Voilà sans doute ce qui nous a donné ce tempérament conciliant et bonhomme que vous nous enviez, vous autres, les messieurs de Paris. On dit bien que le pays forme ses hommes, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, c’est bien notre air qui attire les villégiateurs. Ils viennent en Provence pour se refaire une santé ! Au mas de Meyzous, on m’a parlé avec attendrissement de ces « genss » qui ne sont pas d’ici. On les appelle des « prend-l’air ».

LE MISTRAL ET LA TRAMONTANE :
DIATRIBE ET PAMPHLET

Vous comprendrez aussi pourquoi le Bon Dieu nous a fait cadeau de la tramontane et du mistral. Pas de miasmes chez nous, le vent emporte tout et revivifie l’atmosphère. Et il fait plier la roide arrogance des pins parasols. Il courbe la tête des cyprès mystiques et leur donne cet air penché et recueilli des moines déambulant sous les cloîtres.

Je me suis laissé dire aussi que le vent apprenait de nouveaux rythmes à nos tambourinaires. Je le crois volontiers, moi, vieux joueur de fifre dont la chanson n’est que du vent. Mais, surtout, mon bon monsieur, notre vent, c’est lui qui fait tourner les ailes des moulins.

LES TAMBOURINAIRES CE SONT
LES CONSEILLERS PEDAGOGIQUES

« De droite et de gauche, on ne voit que des ailes qui virent au mistral par-dessus les pins, des ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long des chemins… « Le dimanche nous allons aux moulins par bandes… et jusqu’à la nuit noire, on danse des farandoles. Ces moulins-là, voyez-vous, font la joie et la richesse de notre pays… »

Mais il arrive aussi de vilaines histoires. Allez savoir pourquoi ! Maître Honorât Grapazi vous a conté qu’un tambourinaire surprit le mystère du moulin de maître Cornille. Comment ? Louiset, de qui je tiens ce témoignage, n’a jamais pu le faire parler davantage. En Provence, les bonnes actions se cachent comme les sources, les tambourinaires n’ont pas de nom et vous disparaissent prestement sans attendre un merci.

LA HONTE DE MAITRE CORNILLE

On a sa pudeur, voyez-vous. Maître Cornille, lui, avait sa fierté, vous comprenez. Donc, j’imagine que le tambourinaire était venu trouver le vieux bonhomme pour organiser une farandole. La jolie Vivette aurait mené la danse avec son Gaspard. Une noce se préparait qui aurait ragaillardi Cornille. Il se serait requinqué dans son honneur de « grand » et de maître-meunier. Nos tambourinaires vous arrangent ces affaires de famille avec un air de farandole : ça aussi, c’est la Provence. Mais, vous connaissez la suite, la honte du meunier…

ON NE TOLERE PAS ÇA CHEZ NOUS

« Nous convînmes qu’il fallait, sur l’heure, porter au moulin de Cornille tout ce qu’il y avait de froment dans les maisons… Les ânes arrivent sur la plateforme, et nous nous mettons tous à crier très fort : « Ohé ! du moulin !… Ohé ! maître Cornille ! » Et voilà les sacs qui s’entassent devant la porte et le beau grain roux qui se répand par terre de tous côtés… C’est une justice à nous rendre : à partir de ce jour-là, jamais nous ne laissâmes le vieux meunier manquer d’ouvrage. »

Comprenez-moi, mon bon monsieur, nos moulins réclament du grain… « Qui d’entre nous, si son fils lui demande du pain… » [Matthieu 7, 91. Hé bé ! peuchère ! On embauche « partout dans les mas, pour la moisson, les magnans ou les olivades ». J’y vais, monsieur. Bonnes vêpres !

Frère Antoine PARREL

(Publié dans « Présence Mariste » n°140, juin 1979)