Fr Pierre CHOMAT (1918-1978)

Le 29 novembre dernier, mourait Frère Pierre Chômât. (Présence Mariste n° 138, janvier 1979)

Il avait fait don de son corps à la science médicale

Le 29 novembre dernier, mourait Frère Pierre Chômât. Ses amis apprenaient avec surprise qu’ils pourraient assister à une eucharistie à l’Hermitage et à Valbenoîte, mais sans que sa dépouille mortelle soit présente, car il avait fait don de son corps à la science médicale, pour toutes recherches éventuelles spécialement en vue de mieux connaître la sclérose en plaques.

Depuis cinq ans, en effet, Frère Pierre Chômât était miné par cette maladie dont les premières atteintes remontaient à 1955, mais qui lui avait laissé un répit relatif pendant plus de quinze ans.

Une activité presque incroyable

La période 1955-1970 semble être celle de sa plus grande activité, une activité presque incroyable. Inutile d’évoquer ici, dans un bref compte rendu, son travail et son influence dans ses emplois précédents, au Monastier, à Boën-sur-Lignon, à St-Sauveur-en-Rue, car rien ne le dépeint mieux que son activité de Valbenoîte. Directeur de la plus importante école primaire privée de Saint-Etienne, il est en même temps professeur à plein temps, avec toujours dans sa classe des effectifs entre 50 et 60 élèves. Il n’a, à vrai dire, aucun problème de discipline. C’est un entraîneur-né qui galvaniserait n’importe quel groupe de jeunes.

Il fait l’admiration des familles

Disons qu’il est alors un peu un surhomme appliqué à une tâche éducative. Il fait l’admiration — presque l’adoration — des familles, car chaque année son école contribue à des remises en selle spectaculaires d’élèves pour lesquels il ne semblait plus y avoir d’espoir.

Il s’est consacré au Seigneur, depuis 1934, dans la congrégation des Frères Maristes, mais il ne savait sans doute pas plus que Marie, à l’Annonciation, jusqu’où le mènerait cette consécration. Pour lui, en effet, allait se réaliser d’une certaine façon la prophétie de Jésus à saint Pierre son patron :
« Quand tu étais jeune, tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas ».
Un cancer du larynx le condamnerait à un mutisme de plus en plus total, et la sclérose à une paralysie de plus en plus totale.

Une vie spirituelle qui atteignait à la maturité

Ecrire lui était difficile, mais cependant, à condition d’y mettre le temps, il allait rédiger des notes plus volumineuses, mais d’une extraordinaire densité, fruit d’une vie spirituelle qui atteignait à la maturité.

Il ne dramatise rien. Voici ce qu’il écrit, il y a un an :
« Je n’ai jamais souffert physiquement ni de la gorge, ni des jambes, pas plus en clinique qu’à l’Hermitage. Je ne me suis jamais ennuyé. J’ai beaucoup souffert moralement, à dater du 1" mai 1972, de constater que je ne pourrais plus faire face à ma tâche. Cette souffrance s’estompera progressivement le jour où je serai déchargé de toutes fonctions et où j’aurai pris conscience de mes responsabilités en raison de ma vocation de handicapé… Par contre, la marche est chaque jour plus pénible. Mes 500 pas depuis le 1" septembre 1977 sont un « calvaire ». Je les fais d’ailleurs pour tous ceux qui me sont chers… pour les jeunes… pour ceux qui comptent sur ma prière… ceux qui en ont besoin. »

II n’a guère pu écrire ses impressions sur sa dernière année et surtout sur les tout derniers mois. Les ultimes notes de son carnet sont du 6 août 1978 ; et très curieusement, elles sont comme une prière universelle. Voici plutôt :
« A chaque rencontre avec le Seigneur, me mettre en communion avec chaque membre de ma famille humaine : frères et belles-sœurs que j’ai toujours considérées comme des sœurs, nièces et neveux, petits-neveux et petites-nièces, et ma famille religieuse : supérieurs et confrères ; et ma famille spirituelle : élèves, parents, maîtres ».

C’est en effet au mois d’août que le mal a empiré. Après un premier court séjour à l’hôpital, il comprend qu’il ne pourra plus marcher. Il accepte donc le chariot qu’il n’avait pas voulu jusque-là. Et puis il retourne à l’hôpital pour y être ce crucifié dont le calme stupéfiera les infirmières et les visiteurs, car ses escarres ont pris une extension effrayante, et cependant il ne se plaint jamais. Il ne veut même pas de calmants.

Une biographie sera rédigée lorsqu’on aura reçu les documents des uns et des autres. Evidemment elle utilisera largement ses notes de malade acceptant de mieux en mieux la croix et faisant sienne la prière de Teilhard de Chardin :
« …A la minute douloureuse où je prendrai tout à coup conscience que je suis malade ou que je deviens vieux ; à ce moment dernier, surtout où je sentirai que je m’échappe à moi-même, absolument passif aux mains des grandes forces inconnues qui m’ont formé ; à toutes ces heures sombres, donnez-moi, mon Dieu, de comprendre que c’est vous… qui écartez douloureusement les fibres de mon être pour pénétrer jusqu’aux moelles de ma substance, pour m’emporter en Vous ».

Devant la vie de Frère Pierre Chômât jusqu’en 1970, on se dit : il y a là une extraordinaire réussite humaine. Mais dans les années qui suivent, on change de registre, et on se sent poussé à un véhément acte de foi.

Fr. G. MICHEL

(Publié dans « Présence Mariste » n°138, janvier 1979)