Laïcité : 1901 - 1903 - 1905 … Qu’est-ce que c’est ?

Les congrégations interdites d’enseignement. La séparation de l’Eglise et de l’Etat. Après la guerre de 14/18, l’apaisement. La loi Debré de 1959.

Ces dernières années marquent le centenaire de trois événements majeurs dans l’histoire des relations entre Eglise et Etat dont la proximité dans le temps a créé une rupture dont beaucoup de Français n’ont pas la mémoire ou en ont un souvenir tronqué.

"Le cléricalisme voilà l’ennemi !"

On sait que depuis 1879, les Républicains au pouvoir mènent une politique systématique de laïcisation de l’enseignement, de la justice, du droit (divorce…).
Parallèlement ils remplissent les administrations de leurs hommes et leur presse mène des campagnes systématiques contre les catholiques. Le slogan "Le cléricalisme voilà l’ennemi " est un cri de ralliement que beaucoup confondent avec "A bas la religion !
Néanmoins, les Républicains hésitent à séparer l’Eglise de l’Etat car le concordat est un puissant instrument de contrôle sur le clergé. Ils essaient sans grand succès d’étrangler les congrégations par des décrets, des lois fiscales et des campagnes virulentes.

Les congrégations : des victimes expiatoires

L’affaire Dreyfus, (1894-1900) qui a coupé la France en deux et paraît un temps menacer le régime, provoque la volonté du "Bloc des gauches" de frapper un grand coup sur des corps dont il redoute la concurrence dans l’enseignement, la presse et l’opinion, et qui serviront de victimes expiatoires : les congrégations.

La loi Waldeck Rousseau sur la liberté d’association, en juillet 1901, est généralement considérée comme un grand progrès démocratique puisqu’elle autorise enfin les citoyens à s’associer librement.
On oublie néanmoins que si toutes les associations de loisirs, d’intérêt social ou politique… sont désormais autorisées, les associations religieuses, c’est-à-dire les congrégations, sont exclues du droit commun et doivent être autorisées par une loi.

Une loi d’exception envers une catégorie de citoyens

Derrière sa façade démocratique, la seule que la mémoire des Français ait retenue, se cache donc une loi d’exception envers une catégorie de citoyens, sous le prétexte que ceux-ci sont un danger pour la démocratie.
Ainsi, la République se permet des pratiques relevant des régimes autoritaires et ne se gêne pas pour attenter aux libertés. (Voir sur ce sujet les ouvrages de Jean-Pierre Machelon, La République contre les libertés ? et d’Odile Rudelle, La République absolue).

Barricades dressées lors des inventaires

Au printemps 1903 toutes les congrégations prédicantes et enseignantes d’hommes et les congrégations féminines enseignantes sont supprimées par l’Etat avec un délai de trois mois au maximum pour se dissoudre. Leurs biens sont confisqués. Des liquidateurs nommés par les tribunaux les vendront et les revenus de ces ventes seront (en principe mais pratiquement jamais, en fait) affectés à des pensions pour les anciens congréganistes.

L’enseignement interdit aux congréganistes

Mais il reste un grand nombre de congrégations féminines autorisées par une loi et cinq congrégations d’hommes, dont celle des FEC, particulièrement nombreuse (10 000 membres) et influente. Pour achever son œuvre la République, par une loi de juillet 1904, interdit purement et simplement l’enseignement aux congréganistes.

Encouragé par le peu de réactions catholiques à un acte aussi attentatoire au droit des gens, le gouvernement de M. Combes continue son offensive : il accuse la papauté de ne pas respecter le concordat et profite d’un incident diplomatique à propos de la visite du président Loubet à Rome, en 1904, pour rappeler son ambassadeur.
Finalement, sans qu’il l’ait vraiment cherché, M. Combes se trouve emporté dans un projet de séparation de l’Eglise et de l’Etat, patronné par des socialistes tels que Jaurès, Pressenssé et Briand.

La loi de Séparation des Eglises et de l’Etat

La loi de Séparation des Eglises et de l’Etat est votée en décembre 1905 et son application est prévue un an plus tard. Dans l’intervalle l’Eglise de France cherche à s’adapter à une loi qui lui a été imposée.
Mais le pape Pie X refuse le fait accompli et interdit tout accommodement avec le gouvernement. Celui-ci est embarrassé, d’autant que, lors des inventaires des églises, au début de 1906, des incidents graves éclatent.

Finalement la loi se met en place tant bien que mal : le gouvernement confie au clergé la garde des églises qui deviennent propriété des communes. Le denier du culte permet au clergé de vivre chichement.
Mais les catholiques sont pleins de rancœur envers la République et les courants les plus virulents contre elle, tels que l’Action Française, en sont renforcés. Un ralliement des Catholiques à la République, qui s’esquissait, est brisé.

La guerre de 14-18 marque une pose à la querelle

La guerre de 14-18 apaise provisoirement la querelle. Celle-ci reprend dès les années 20 mais dans un contexte nouveau. La chambre "bleu horizon" (1919-24) rétablit les relations avec le Vatican mais en 1924-26, la politique anticléricale du Bloc des Gauches relance le conflit.
Les Catholiques font alors capituler le gouvernement par des manifestations massives organisées par la Fédération Nationale Catholique. Les religieux, qu’on veut à nouveau tracasser, s’unissent au sein de la DRAC (Droits du Religieux Ancien Combattant) en proclamant qu’ils ne partiront pas.

Les échecs de la politique anticléricale et la volonté d’apaisement de Rome prévalent, et vers les années 30 un certain équilibre s’installe : la Séparation n’est pas remise en question par les Catholiques et la République évite de les provoquer. Elle a d’ailleurs d’autres chats à fouetter avec la montée du communisme et des fascismes.

Le problème scolaire et la loi Debré de 1959

Reste le problème scolaire : les congrégations se sont plus ou moins reconstituées après la guerre mais demeurent dans la précarité.
En 1940 et 42 Vichy supprime une partie de la législation anticongréganiste mais l’enseignement libre est de plus en plus étranglé par les problèmes financiers.
En 1959 la loi Debré résout le problème en établissant un enseignement privé contractuel malgré une très vive opposition laïque. On peut considérer qu’avec cette loi s’achève une Séparation entre l’Eglise et l’Etat qui a mis plus de 50 ans à trouver une formule acceptée par les deux camps.

La Séparation des Eglises et de l’Etat n’est donc pas, aussi clairement qu’on le prétend aujourd’hui, une conquête démocratique ni "un long fleuve tranquille" mais au contraire une lutte sévère qui a entretenu la division profonde des Français pendant plus de cinquante ans. La République et l’Eglise catholique y ont usé leurs forces. Aussi, célébrer aujourd’hui un acte aussi partisan que la Séparation de 1905 paraît relever de la manie commémorative plus que d’une analyse raisonnée.

Frère André LANFREY

(Publié dans « Présence Mariste » n°248, juillet 2006)


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