Laïcité : « Rendez à César ! »

Le centenaire des lois de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat a replacé la laïcité sur le devant de la scène médiatique.

Le centenaire des lois de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat a replacé la laïcité sur le devant de la scène médiatique. Mais la question de la séparation des pouvoirs, religieux et politique, fait remonter à la mémoire des chrétiens la réponse de Jésus concernant l’impôt dû à César :
"Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu." (Mt 22,21)

Cette expression est passée dans le langage courant et a l’honneur de figurer, sous sa forme latine, dans les pages roses du dictionnaire Larousse. La répartie de Jésus a frappé les esprits : les trois évangiles synoptiques de Matthieu, Marc et Luc rapportent la scène dans des termes presque identiques.
Le verset qui suit mérite aussi de retenir l’attention : la foule présente était étonnée par cette réponse, nous disent les trois évangélistes. Et il y avait de quoi !

Rouleau de la Bible (exposition)

Au temps de Jésus, le pouvoir religieux avait la primauté sur le pouvoir politique et, en Israël, un grand prêtre était le premier dignitaire du pays avant même un roi car, ainsi que l’écrit Flavius Josèphe
"La grande prêtrise l’emporte sur la royauté de toute la différence dont Dieu l’emporte en excellence sur les hommes."

Que Jésus semble donc mettre sur le même plan les deux pouvoirs avait de quoi déconcerter ses auditeurs.

Les premières communautés chrétiennes
face au pouvoir temporel

Il est clair que, pour tout contemporain de Jésus, le pouvoir temporel ne peut être, en quelque sorte, qu’une délégation du pouvoir divin. Jésus lui-même dit à Pilate, lors de son procès :
« Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. »
(Jn 19,11)
Mais le roi n’en détient pas moins un réel pouvoir pour le bien comme pour le mal.

Le comportement des premiers chrétiens est dans le droit fil de l’enseignement de Jésus : respect et soumission au pouvoir en place, mais priorité à Dieu. Tel est la consigne de Pierre :
« Soyez soumis à toute institution humaine, à cause du Seigneur ; soit au roi, en sa qualité de souverain, soit aux gouverneurs, délégués par lui pour punir les malfaiteurs et louer les gens de bien… Honorez tous les hommes, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le roi. »
(1 P2,13-17)
De son côté Paul tient un langage semblable :
« Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. Ainsi celui qui s’oppose à l’autorité se rebelle contre l’ordre voulu par Dieu. »

Et Paul achève son exhortation en se référant implicitement à l’enseignement de Jésus :
« C’est encore la raison pour laquelle vous payez des impôts ; ceux qui les perçoivent sont chargés par Dieu de s’appliquer à cet office. Rendez à chacun ce qui lui est dû… »
(Rm 13,1-7)

Jésus roi ?

Jésus s’est-il donc prétendu roi ? Il importe de remarquer que pour les Juifs, qui ont traîné Jésus devant Pilate, le motif de condamnation est sa prétention de se considérer comme le Fils de Dieu (Jn 19,7). Cette prétention lui mérite la mort. Pilate se place, lui, sur le plan politique :
« Es-tu le roi des Juifs ? »

La réponse de Jésus est ambiguë :
« Dis-tu cela de toi-même ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? »
(Jn 18,34).
Quoi qu’il en soit, c’est ce motif de condamnation qui sera indiqué sur l’écriteau fixé sur la croix :
« Jésus le Nâzoréen, le roi des Juifs. »
(Jn 19,19-20)
Cette ambiguïté s’observe en d’autres récits évangéliques. Jésus ne contredit pas l’affirmation de Nathanaël :
« Rabbi tu es le fils de Dieu, tu es le roi d’Israël. »
(Jn1,49)
Lorsque les foules veulent le faire roi, il se contente de se retirer dans la montagne, se dérobant ainsi à leur enthousiasme. (Jn 6,15) Cette ambiguïté touche à son comble lorsque Jésus entre triomphalement à Jérusalem, à quelques jours de sa passion, accompagné d’une grande foule portant des branches de palmiers et criant :
« Hosanna ! Béni, soit au nom du Seigneur celui qui vient, le roi d’Israël. »
(Jn 12,12-13)

Le lavement des pieds

Mais l’ambiguïté n’est qu’apparente et repose sur un malentendu. Les foules rêvent d’un roi terrestre qui les délivrerait de la puissance dominatrice et humiliante des Romains. Mais pour Jésus, il s’agit de tout autre chose. La royauté de Jésus"

La royauté de Jésus

Car Jésus est bel et bien roi. On peut en effet interpréter comme une affirmation de cette royauté la réponse faite à Pilate :
« C’est toi qui dis que je suis roi. »
(Jn 18,37)
Mais Jésus précise :
« Ma royauté n’est pas de ce monde. »
(Jn 18,36)
Alors qu’en est-il de cette royauté, de ce "règne de Dieu" et de ce "Royaume des cieux" dont il est si souvent question dans les évangiles ? Les paraboles de Matthieu (chapitres 13, 18, 20 et 25), donnent un éclairage sur cette réalité mystérieuse qu’est le "Royaume des cieux". Cependant, le choix même du genre littéraire qu’est la parabole signifie bien qu’il n’est possible de procéder ici que par comparaison et par énigme.
« Le Royaume des cieux est comparable à du levain qu’une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine si bien que toute la masse lève »
(13,33) ; "II en va du Royaume des cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils."
(22,1)
Et des explications de Jésus il ressort que ce "Royaume des cieux" est à la fois une réalité présente et une réalité à venir.

C’est une réalité présente car le
« règne de Dieu est parmi nous »
(Luc 17,21)
et de fait le "règne de Dieu" devient réalité en la personne de Jésus. En lui nous reconnaissons, par la foi, le Fils de Dieu et nous acceptons sa loi d’amour.
Le "règne de Dieu" est aussi une réalité à venir. La construction de ce royaume se réalise jour après jour et ne sera accomplie qu’à la fin des temps. C’est dire que les disciples de Jésus se doivent de travailler patiemment à la réalisation de ce royaume par la recherche inlassable de la justice et de l’amour fraternel.

On voit donc qu’il ne saurait y avoir ni confusion ni conflit entre pouvoir politique et pouvoir religieux. Un Etat ne peut prétendre accaparer le pouvoir religieux ; une religion ne peut prétendre accaparer le pouvoir politique.
Mais si les chrétiens n’ont pas à revendiquer le contrôle de la société laïque, ils ont à travailler au sein de cette société pour faire advenir le "Royaume des cieux", royaume de justice et d’amour.

Bernard Faurie

(Publié dans « Présence Mariste » n°248, juillet 2006)