Crise de la laïcité

Le temps a eu raison de la morale laïque. Et puis, le monde a évolué… La laïcité a dévalué la philosophie. La laïcité ne doit pas se transformer en religion de substitution.

On vient de célébrer le centenaire de la Séparation des Eglises et de l’Etat. Depuis 1946 le principe de laïcité est inscrit dans la Constitution et dernièrement c’est en son nom qu’une loi a interdit, sans trop d’oppositions, le voile à l’école. Tout le monde semble admettre la laïcité comme principe unificateur de la société et de l’Etat français, signifiant liberté, égalité et fraternité pour tous ; toute appartenance philosophique, religieuse ou culturelle devant lui céder le pas.

Les Pères Fondateurs de la laïcité ne s’attendaient pas à ce que les Français conçoivent celle-ci comme une neutralité tous azimuts ayant pour corollaire le droit de faire ce que l’on veut dans tout domaine : "on est en République". Tout au contraire, la liberté qu’ils préconisaient n’était pas sans principes et, tout en revendiquant une neutralité religieuse ils récusaient une neutralité philosophique et morale. Ainsi, Jules Ferry pensait que "la vieille morale de nos pères" restait d’actualité sans avoir besoin des béquilles du dogme. D’ailleurs, la République et la science suffiraient à fournir les fondements d’un monde nouveau enfin libéré des vieilles contraintes religieuses et philosophiques.

Le temps a eu raison de la morale laïque

Aujourd’hui la liberté subjective l’emporte sur tout système de valeur imposé de l’extérieur. Aussi, toutes les institutions (Eglises, Etat, Justice, Ecole…) qui, parce que soucieuses du bien commun, ont des aspects contraignants, sont devenues illégitimes. Elles sont donc contraintes à une politique à la petite semaine, répondant par des lois, des subventions ou des mesures administratives aux diktats et parfois aux violences de groupes de pression soucieux de se créer, de garder ou d’augmenter des privilèges catégoriels, toujours en proclamant leurs droits acquis ou la nécessité de réparer des injustices dont eux ou leurs ancêtres auraient été les victimes.

Et puis, le monde a évolué…

Et puis, la laïcité se retrouve prise à contre-pied par l’irruption de l’Islam, la montée des sectes, une religiosité plus ou moins vague mais très répandue, le retour des vieilles superstitions, la persistance du christianisme… Décidément le religieux n’est pas soluble dans la laïcité !

Grande mosquée de Paris

Les tenants d’une laïcité renouvelée cherchent donc à intégrer le religieux dans le paysage français, notamment en accordant un cadre légal aux nouvelles religions et en préconisant l’enseignement du fait religieux à l’école .
Mais certains groupes de pression, et une opinion largement laïcisée qui pense aujourd’hui comme les intellectuels du XIXe siècle, manifestent une recrudescence d’hostilité antireligieuse fort inquiétante.

Il faut donc défendre
et restaurer le principe de laïcité

Pour garder son droit à fédérer la nation, la laïcité doit absolument changer sur deux points : en cessant de se considérer comme une révélation qui, par la Révolution et la République laïque, a définitivement chassé les ombres de l’obscurantisme religieux et plus spécialement catholique ; en se demandant si, au fond, elle n’est pas une religion civile, sacralisant la politique et la science. Il suffit d’ailleurs de voir sur les plaques des rues et les monuments publics les noms de ses grands hommes et femmes : J. Ferry, Paul Bert, Jean Jaurès, Pierre et Marie Curie…

Pourtant, en dépit des ces insuffisances et de prétentions excessives, la laïcité ne doit pas être considérée comme dépassée, surtout par des chrétiens, car elle dérive d’une conception chrétienne et anthropologique fondamentale de la vie en société : l’affirmation de l’autonomie du monde profane envers le sacré et le religieux. Elle est donc nécessaire à un bon fonctionnement de la religion, à condition qu’elle-même ne se transforme pas en religion de substitution.

Aujourd’hui les débats autour de l’Islam sont d’ailleurs une reprise du problème. Et s’il est légitime de demander à celui-ci de se plier aux lois de la République, celle-ci doit faire la preuve qu’elle est bien porteuse d’une laïcité authentique et non d’une religion qui avance masquée.

La laïcité a dévalué la philosophie

Autre inconvénient de la laïcité : elle a dévalué un terrain de rencontre pourtant traditionnel entre le religieux et le profane : la philosophie. Par exemple, aujourd’hui, en France, le mot "dieu", perçu comme exclusivement religieux, est interdit d’emploi public. Et ainsi, un concept philosophique fondamental, que bien des représentants d’autres peuples, qui n’ont pas de leçon de laïcité à recevoir de nous, emploient sans complexes, est devenu chez nous intolérable. Il est donc urgent que laïques et religieux s’emploient à restaurer la légitimité de la philosophie qui, en particulier dans sa branche métaphysique, aborde les mêmes problèmes que les religions mais sur un terrain rationnel : d’où vient le monde ? Que puis-je espérer ?…

La laïcité ne doit pas se transformer en religion de substitution

On ferait donc bien de moins parler de crise du religieux ou d’évoquer celle-ci en parallèle avec une crise de la laïcité d’autant plus profonde et dangereuse qu’elle est non perçue ou niée.

Il y a un siècle la République, en séparant sans négociations les Eglises de l’Etat, a brisé un équilibre séculaire. Aujourd’hui, même dans les milieux religieux, on célèbre la loi de 1905 comme une conquête décisive des libertés publiques. On ne peut que demeurer perplexe devant tant de naïveté, car 1905 est le triomphe d’une religion du politique plus que l’émancipation du profane envers le religieux.

Frère André LANFREY

(Publié dans « Présence Mariste » n°248, juillet 2006)