Laïcité : une fausse idée claire

PM286 logo Des supports fondamentaux de la laïcité font désormais défaut : la laïcité ne sait comment se situer, d’autant qu’elle apparaît de plus en plus comme un système de croyances parmi d’autres. (Présence Mariste n°286, janvier 2016)

F. André Lanfrey
F. André Lanfrey

André Lanfrey, Frère mariste, vit actuellement à Lyon. Il a été professeur dans différents établissements secondaires, puis dans l’enseignement supérieur à Lyon, Grenoble, Paris. Docteur en histoire, il est spécialiste de l’histoire de l’enseignement en France. Il anime le groupe international de recherche mariste qui publie régulièrement ses travaux dans les « Cahiers maristes ». Il collabore fréquemment à la revue « Présence Mariste ».

Vers 1985, lors d’une catéchèse que je faisais, dans une classe de 4e je crois, une élève affirma, comme une évidence, que la religion était en voie de disparition. Spontanément, elle formulait une des grandes croyances de la laïcité.
Me promenant dans un marché aux puces dans les années 2000, j’ai entendu un vendeur de divers objets, notamment religieux, déclarer que toutes les religions se valaient : autre idée-phare d’une laïcité, système de pensée d’abord savant, passé dans la culture populaire.

Encore dans les années 1980, dans son ouvrage « le désenchantement du monde », Marcel Gauchet développait l’idée que le monde, qui était resté structuré (enchanté) pendant des millénaires par les croyances religieuses, se trouvait désormais désenchanté. M. Gauchet ne prétendait pas que le religieux allait disparaître, mais qu’il était devenu marginal : en somme, la laïcité pour tous et le religieux pour qui veut.

Aujourd’hui le débat est relancé car des supports fondamentaux de la laïcité font désormais défaut : la croyance au progrès et la non dissolution du religieux… Le vieux Catholicisme est sorti de ses cadres traditionnels et, face à l’Islam radical et aux sectes proliférantes, la laïcité ne sait comment se situer, d’autant qu’elle apparaît de plus en plus comme un système de croyances parmi d’autres. Il importe donc de reprendre un dossier qui semblait bouclé et d’en examiner les composantes.

Camus, Talleyran, Rabaut-Saint-Etienne, la Religion. Etat et religion pendant la Révolution française
Camus, Talleyran, Rabaut-Saint-Etienne, la Religion. Etat et religion pendant la Révolution française

Un peu d’histoire…

La laïcité, affirmation d’une séparation entre religieux et profane, n’est pas une idée neuve ; et les martyrs du christianisme primitif ont été mis à mort dans les arènes parce qu’accusés d’athéisme, du fait qu’ils refusaient de sacrifier à l’empereur. Il est vrai que, devenu religion d’État au IVe siècle, le christianisme a accepté la tutelle de l’empereur chrétien qui gardait son titre d’origine païenne de Pontifex Maximus. Aussi les empereurs byzantins, ou Charlemagne en Occident, se considéraient comme les chefs de l’Église : c’était le césaro-papisme, contesté à partir du XIe siècle par le pape Grégoire VII revendiquant l’indépendance et même la suprématie du pouvoir spirituel.

Finalement, après deux siècles de querelles, l’Occident a reconnu deux autorités distinctes : la temporelle dévolue aux rois et empereurs ; et la spirituelle représentée par le pape.

L’irruption du Protestantisme et les guerres de religion du XVIe siècle ont contribué à défaire cet équilibre : désormais Dieu divisait et le pouvoir temporel apparaissait le seul capable de garantir la paix. C’est ainsi que le roi Henri IV a imposé l’Édit de Nantes aux Catholiques et aux Protestants en 1598.

Au XVIIIe siècle, la montée de la philosophie des Lumières a renforcé considérablement le pouvoir laïque en préconisant une religion fondée sur la raison et la nature. C’était une conception à la fois élitiste et profondément ignorante de l’essence du religieux, mais qui allait trouver dans la Révolution Française son expression pratique. Et la laïcité à la française actuelle puise encore sa source dans cet événement fondateur.

Des laïcités

La laïcité actuelle repose donc sur un long héritage historique. Et l’universitaire Jean Baubérot (Les sept laïcités françaises, 2015), qui a en outre le mérite de savoir ce qu’est le religieux, nous en offre une vision d’ensemble.

Enluminure représentant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel
Enluminure représentant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel

Il distingue d’abord une laïcité antireligieuse, qui ne préconise pas l’État neutre mais l’État athée, dans la tradition de l’extrémisme jacobin. Quoique minoritaire, cette tendance est redevenue très agressive depuis les années 1980, notamment dans certains médias. C’est une religion civile qui sacralise la société républicaine et diabolise toute religion.

La seconde laïcité (gallicane) remonte aux rois de France qui voulaient dominer l’Église catholique. Méfiante envers la société, elle cherche à corseter le plus possible les libertés religieuses individuelles (le voile islamique…) et collectives. C’est une laïcité de politiques et de fonctionnaires faisant de la laïcité la religion de l’État : elle pratique volontiers la chasse aux emblèmes religieux. C’est elle que l’on retrouve aujourd’hui dans maints discours de défense de la laïcité.

Une troisième laïcité est plus libérale : elle s’est manifestée dans la loi de 1905 qui sépare les Églises de l’État. Mais parmi ses adeptes les uns considèrent que la religion est une affaire strictement individuelle et ne veulent pas entendre parler d’Église organisée ; tandis que les autres reconnaissent aux religions un caractère collectif et n’ignorent pas leurs représentants.

D’autres conceptions ont émergé à la fin du XXe siècle : dans le monde religieux – et dans l’école catholique en particulier - on accepte volontiers une « laïcité ouverte » c’est-à-dire dépourvue d’hostilité et pouvant même considérer le religieux comme utile à la société. Implicitement, cette tendance soupçonne la République laïque de vouloir à nouveau régenter le spirituel et le temporel.

symboles religieux

Certains envisagent une « laïcité identitaire », considérant que certaines religions, comme le Catholicisme, appartiennent au patrimoine national. Existe enfin une « laïcité concordataire » avec le statut spécial de l’Alsace-Moselle et de quelques poussières d’Empire (Guyane…) où la séparation des Églises et de l’État n’est que relative pour des raisons historiques.

Des laïcités plutôt qu’une laïcité

Parler de LA laïcité est donc illusoire : il y a DES laïcités comme il y a des religions, peu disposées à se dissoudre dans le grand tout laïque. Le problème le plus médiatisé est celui de l’Islam, mais ce spectacle cache une autre réalité préoccupante que révèle le rayon « ésotérisme » des librairies : une société saturée de religiosité. C’est, par exemple, le problème de l’écologie dont on ne sait si elle est une science, une culture ou une religion. Chez beaucoup de gens c’est un mélange des trois, sans aucun souci de clarification rationnelle.

C’est donc la grande confusion : une religiosité dominée plus que contrôlée par une laïcité souvent invoquée, mais aux contours extrêmement flous, et qui se retrouve devant un résultat paradoxal : en affaiblissant le religieux structuré, elle a libéré une religiosité sauvage.

Quant à la morale laïque, qui vient de retrouver droit de cité dans les écoles, qu’en reste-t-il, du fait qu’un esprit libertaire dominant récuse toute autorité dans ce domaine ? Ce n’est pas la laïcité qui a remplacé la religion chrétienne, mais le consumérisme : (le fun et le sexy comme dit Jean Baubérot).

Aujourd’hui un nouveau contrat religions-laïcités est devenu nécessaire. Encore faut-il que les tenants des laïcités soient à même de quitter de fausses sécurités politiques ou philosophiques pour se confronter au réel.

F. André Lanfrey
(Publié dans « Présence Mariste » n°286, janvier 2016)