Être chrétien dans un monde en mouvement

PM 292 logo Les chrétiens doivent faire l’apprentissage d’une marginalisation - Le catholicisme en France, même s’il reste majoritaire, doit désormais cohabiter avec d’autres religions - Quelle doit être la place du religieux sur la scène publique ? (Présence Mariste n°292, juin 2017)

Bernadette ANGELRAUD
Bernadette ANGELRAUD

Le blanc manteau d’églises, qui a longtemps illustré la domination du christianisme en France semble appartenir au passé, l’Église ne structure plus l’espace ni le quotidien des Français. Force est de constater un recul du religieux, que l’on peut analyser comme le résultat d’une longue évolution, sans doute accélérée par un contexte récent.

Les chrétiens doivent faire l’apprentissage d’une marginalisation, à la fois parce « le catholicisme n’est plus la religion de la majorité des Français » et parce que l’appartenance à une religion n’est plus la norme. Ainsi, ils se trouvent dans une situation inédite de minorité tant sur un plan sociologique que culturel.

Le constat

Les décomptes des chrétiens, même s’ils comportent toujours une marge d’incertitude, donnent toujours la même tendance. Depuis la fin des années 1970, le nombre de personnes se déclarant catholiques diminue de façon continue. En 1952, ils étaient 81 % contre 64 % en 2010. La pratique religieuse, mesurée par l’IFOP selon le critère de l’assistance à la messe dominicale, demeure faible et en diminution : 27 % en 1952 pour seulement 4,5 % en 2010. Ces mêmes études montrent que parmi ces catholiques pratiquants, il y a une surreprésentation des personnes de plus de 70 ans et des femmes. Cause et conséquence, le nombre de baptêmes connait un reflux sensible ; ainsi est-on passé de 472 130 baptêmes en 1990 à 302 941 en 2010.

Les Chrétiens dans le monde

Les protestants, quant à eux, connaissent une stagnation de leurs effectifs. Selon les estimations actuelles de l’IFOP, il y aurait, si on inclut les personnes s’identifiant comme « chrétiens évangéliques », entre 2,5 % et 2,8 % de protestants dans la population française, proportion assez stable depuis les années 50.

Quelle est la place des religions non judéo-chrétiennes ? Sous le coup des évènements et des media, le sentiment de la plupart des Français serait celui d’une forte augmentation des musulmans qui se traduirait par un poids relatif de plus en plus important. Une enquête menée par l’Institut de sondage britannique Ipsos Mori révèle que les Français surestiment le nombre de musulmans présents dans le pays. Les sondés estiment qu’il y aurait 31 ?% de musulmans en France, alors que le chiffre réel tournerait davantage autour des 7,5 ?%. Pour résumer, le catholicisme en France, même s’il reste majoritaire, doit désormais cohabiter avec d’autres religions, mais aussi cohabiter avec une catégorie, dont la proportion est inédite : les « sans religion » qui représentent désormais 28 % des Français.

Une Eglise qui bouge
Une Eglise qui bouge
Vivre sa religion dans l’espace public

Ce panorama a des répercutions évidentes sur le vivre ensemble et pose la question de la place du religieux sur la scène publique. Le débat en France n’est pas nouveau, ayant été ouvert depuis la fin du XIXe siècle quand la IIIe République s’est affirmée contre une Église, considérée comme un adversaire politique. C’est dans ce contexte que s’est posée la question de la laïcité, qui s’est, alors, focalisée autour de l’école. Pour les Républicains, il s’agissait de doter la France d’une nouvelle culture en s’opposant à celle imprégnée de siècles de christianisme. La Marseillaise, le 14 juillet, Marianne constituaient autant d’éléments de cette nouvelle culture nationale qui devait unifier les Français, alors que la religion était perçue comme un facteur de division.

Grands pays catholiques

Le poids de ce passé de tensions entre l’Église et l’État français a biaisé la pratique de la laïcité en France. Dans ses principes, elle est définie par l’Observatoire de la laïcité comme reposant sur « trois principes : la liberté de conscience et la liberté de culte, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, et l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions. Elle garantit le libre exercice des cultes et la liberté de religion, mais aussi la liberté vis-à-vis de la religion : personne ne peut être contraint par le droit au respect de dogmes ou prescriptions religieuses ». Prêtres diocésains Mais le poids de l’histoire française a conduit à restreindre la conception de la laïcité française. Ainsi, elle a bien souvent été interprétée comme la nécessaire disparition du religieux du domaine public et son cantonnement dans le domaine privé. L’école, l’hôpital… doivent être des lieux de stricte neutralité, ce qui a généré, depuis les années 1990, l’affaire du voile dans les écoles, et débouché sur une législation spécifique : loi sur le port des signes religieux ostensibles en mars 2004 et charte de la laïcité à l’école en septembre 2013.

Les évènements terroristes ont donné une nouvelle actualité au sujet, en posant le problème du décalage culturel entre des comportements religieux radicaux et les évolutions sociétales contemporaines.

L’Islam a été perçu comme un corps étranger et une menace, ce qui a pu déboucher sur des évolutions contradictoires avec, d’une part, une analyse englobante, dénonçant le danger que représentent les religions en général, et, d’autre part, le rejet d’une religion différente et l’appel au repli sur des valeurs identitaires dont le catholicisme. Ce nouveau contexte a obligé les chrétiens à se positionner sur la scène publique, en les amenant notamment à s’emparer de la question du dialogue avec les autres religions, de façon à éviter les récupérations politiques et à permettre un vivre ensemble.

La transmission

La question de la place de la religion dans l’espace public est d’autant plus difficile à aborder que le domaine religieux devient de plus en plus un angle mort de notre socle culturel. Le reflux, comme on l’a vu, s’est amorcé à partir des années 1960. Les jeunes adultes, qui ont aujourd’hui entre 20 et 35 ans, sont ainsi la 3e génération de cette évolution. Si certains évènements récents, dont les cortèges de la « Manif pour tous » ont pu laisser croire à un renouveau du catholicisme chez les jeunes, cela ne concerne qu’une minorité, active mais marginale. La plupart sont les enfants de parents qui n’ont pas été baptisés ou l’ont été par tradition ; l’éducation religieuse n’a pas fait partie de leur formation culturelle. Ainsi, faute de substrat, ce sont souvent les enseignants qui doivent donner aux élèves les rudiments de culture religieuse, nécessaires à une compréhension historique et littéraire.

Progression nombre de catholiques Cependant, la situation est apaisée, les jeunes générations n’ont plus d’a priori envers la religion, éprouvant davantage de la curiosité à l’égard de comportements qui leur sont étrangers. Le christianisme a l’étrangeté qui englobe de façon générale le fait religieux. Cette distance culturelle a plusieurs effets possibles : elle favorise une ouverture intellectuelle, mais aussi un regard « ethnologique » sur le fait religieux, assimilé à des comportements archaïques. Ainsi, cette mise à distance du phénomène religieux rend difficilement compréhensible, pour la plupart des Français, les radicalismes religieux qui accordent une place centrale à la religion.

La locution bien connue d’André Malraux « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » prend tout son sens. La religion occupe une place majeure dans les débats contemporains alors même que la société se sécularise et que la carte des appartenances religieuses se complexifie. Nous sommes sans doute dans une situation de transition où la religion subit, comme les autres paramètres, l’impact de la mondialisation qui brouille les cartes, ainsi peut-on se référer à une autre citation d’André Malraux moins galvaudée et plus éclairante « Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux – sous une forme aussi différente de celle que nous connaissons, que le christianisme le fut des religions antiques ».

Bernadette Angleraud
Professeur d’histoire en classes préparatoires
Présidente de l’Antenne sociale de Lyon
(Publié dans « Présence Mariste » n°292, juin 2017)