Un art de convaincre, la méthode Champagnat

La parole de Marcellin Champagnat fut toujours efficace parce qu’elle était parfaitement sincère. « En l’entendant, on était convaincu qu’il croyait ce qu’il nous disait »

« C’est Monsieur Champagnat qui prêche, il faut y aller » (1) se disait-on à Lavalla. Ce jeune vicaire attirait non seulement aux catéchismes, mais encore aux sermons ; on venait écouter, non pas un orateur, mais un homme qui osait parler de vos devoirs parce qu’il avait osé être fidèle à tous les siens (2).
A la sortie de l’église, on se répétait : « Ce que l’abbé a dit est vrai, car il le pratique lui-même. » (3) Ah ! cet humour des gens de la terre ! Elle en dit long cette brève appréciation !

La parole de Marcellin Champagnat fut toujours efficace parce qu’elle était parfaitement sincère :« il se disait », plutôt qu’il ne parlait ; parler n’était plus un discours, c’était une communication de soi : « Il avait le grand souci « d’être » avant de « paraître », d’être vertueux avant de prêcher la vertu ». (4)

C’est pourquoi ses auditeurs peuvent assurer : « Les exhortations qu’il nous adressait, étaient simples, mais pratiques et pleines d’onction. Il nous parlait toujours avec l’accent d’une profonde conviction ; en l’entendant, on était convaincu qu’il croyait ce qu’il nous disait ». (5)

Cependant, l’abbé Champagnat ne visait nullement à l’éloquence : « Ses instructions étaient simples ; la plupart du temps, elles consistaient en une lecture expliquée, développée, et pourtant elles produisirent les plus grands fruits dans les âmes ». (6) Le secret ? Ses paroles étaient directes, méditées, vécues, chargées de cette potentialité que seules donnent la générosité et la conviction. « Le Père Champagnat prêchait souvent et d’une façon très pratique. Nous préférions ses instructions à celles de tous les prédicateurs les plus réputés. Ce qui frappait chez lui, c’était la conviction qu’il montrait dans ses paroles ». (7)

Cette attirance et cette efficacité, d’où proviennent-elles ?

Les réponses des témoins sont précises ; n’en citons que deux : « Toutes ses paroles portent à Dieu ; il ne pouvait pas ouvrir la bouche sans faire voir que sa pensée était toute pour Dieu ». (8) C’est donc la transparence de son être et de sa vie qui attire. L’intime conviction d’un confrère dans le ministère le dit assez clairement : « Mon oncle, un prêtre, m’a parlé de la simplicité du Père Champagnat, de sa naïveté. C’était son intime conviction, le Père Champagnat n’avait pas de talent, mais il réussissait exclusivement par sa sainteté ». (9)

Aussi le premier biographe de notre Bienheureux Fondateur a -t - il pu noter que la réforme de la paroisse de Lavalla est due non aux talents, mais aux prières du vicaire, à sa confiance en Dieu et à la sainteté de sa vie. (10) C’est ce que confirme un vieillard de Saint-Chamond qui connut bien notre Père Fondateur : « Je suis persuadé que c’est la grande confiance en Dieu de Monsieur Champagnat qui en a fait un homme supérieur à son temps ». (11)

Le rayonnement du Père Champagnat, son art de convaincre, son efficacité de parole et d’action sont donc des suites logiques et normales de la sainteté de sa vie ; actuellement, nous parlerions plutôt d’un témoignage d’authenticité. Aussi dans sa définition du Frère, notre Fondateur, tout naturellement, a-t-il mis l’accent sur la sincérité de vie :
« Un Frère, dit-il, c’est le modèle et l’Evangile vivant des enfants et de tout le monde »
. (12)

Parlant de St Thomas d’Aquin, Sertillanges affirmait : « La méthode de Saint Thomas est une méthode de sainteté ». (13) Sans aucune prétention, reprenons l’expression : « La méthode Champagnat, méthode de sainteté ». Par exemple,« tout le voisinage de l’Hermitage accourait à la chapelle pour voir prier et officier le bon Père, le Saint, disait-on ». (14) Un autre assure : « Mes parents aimaient à le voir offrir le saint sacrifice de la messe ; sa grande piété édifiait tous les assistants. En sortant de la messe, on était content et l’on se sentait porté à devenir meilleur ». (15)
De semblables remarques sont nombreuses dans les dépositions des témoins ; c’est dire que l’influence du Père Fondateur dérivait d’abord et essentiellement de la sincérité de sa vie ; il donnait la parole au meilleur de son être ; c’est la condition de tout apostolat et de l’éducation chrétienne.

« Se faire Frère, c’est s’engager à se faire saint »

De là, la consigne : « Se faire Frère, c’est s’engager à se faire saint ». En effet, ce ne sont pas les souvenirs des paroles qui restent conscients, mais les souvenirs des exemples ; l’enfant, l’adulte aussi, s’instruit plus par les yeux que par les oreilles ; c’est pourquoi, un autre vieillard affirme de l’abbé Champagnat : « De tous les prêtres que j’ai vus à l’autel, (je suis dans ma 76e année) aucun ne m’a laissé le souvenir d’une foi plus vive et d’un amour plus ardent ». (16) L’application pratique est aisée à déduire : si le prêtre, le catéchiste, l’éducateur parlent avec conviction et en conformité avec la transparence d’une richesse d’être, leurs paroles auront une portée extraordinaire, un retentissement fécond. Car « les mots profonds sont la sanction d’un effort de vie, dont ils ne sauraient se dispenser ». (17) On n’enseigne bien que si l’on vit bien.

Guy Chastel a donc raison d’écrire, et c’est le rayonnement du Père Champagnat, mais aussi la base de l’éducation mariste :
« Chez cette âme généreuse, l’amour qu’il témoignait à toutes les créatures était une réplique de l’amour que le Créateur leur porte lui-même ».
(18)
Et la meilleure conclusion à donner à cette ébauche à peine esquissée est encore de citer le tout premier sermon que l’abbé Champagnat fit à Lavalla. En sa brièveté, ce texte reste pour nous un magnifique idéal d’action catholique :
« Jésus - Christ, dans l’Eucharistie, s’est donné tout entier à nous… Moi, en ce jour, je fais de même, je me donne à vous tout entier, corps et âme, pour pouvoir faire tout le bien que Notre - Seigneur attend de moi »
. (19)
Et ce ne furent point de vaines paroles.

Le résultat ? Un paroissien d’alors, Jean - François Badard, nous le redit en nous laissant deviner comment nous devons tous porter et répandre le message chrétien : « C’était le Père de la commune de Lavalla, il a fait un bien incompréhensible au pays ; tout le monde le vénérait, l’aimait ». (20) II suffirait d’ajouter : « Allez et faites de même ! ».

Fr. Marcel Colin

(Publié dans « Voyages et Missions » n°81, avril 1964)


  • (1) Procès informatif, p. 179
  • (2) Vie par Fr. J.-B., p. 53
  • (3) Procès informatif, p. 233
  • (4) Bulletin de l’Institut, Tome XVII, p. 143
  • (5) Summarium super dubio, p. 78
  • (6) Vie, tome II, p. 35
  • (7) Procès informatif, p. 146 ; cf. aussi p. 158
  • (8) Procès informatif, p. 475
  • (9) Procès informatif, p. 493
  • (10) Cf. Vie, tome II, p. 35
  • (11) Procès informatif, p. 235
  • (12) Sentences, leçons, avis du Vén. Champagnat, Lyon 1868, p. 12
  • (13) Saint Thomas d’Aquin, Flammarion 1931, p. 75
  • (14) Procès informatif, p. 340
  • (15) Procès informatif, p. 459
  • (16) Procès informatif, p. 418
  • (17) Gusdorf. La parole, P.U.F. 1956, p.83
  • (18) Guy Chastel, Marcellin Champagnat, p. 83
  • (19) Procès informatif, p. 323
  • (20) Documents divers sur le V. P. Champagnat, p. 16 (Archives Maristes)