Est-on sur la même longueur d’onde ?

Point de vue d’un professionnel de la communication. (« Présence Mariste » n°239, avril 2004)

Qu’on le veuille ou non, ils les écoutent ces radios « musicales » (comme on les appelle dans les sondages). Les ados du XXIe siècle sont accros à ces radios nées il y a 20 ans dans l’euphorie de la libération des ondes. Ils entendent des musiques qui leur plaisent - sans s’apercevoir qu’on les a fortement incités à les aimer - et apprécient cette « libre antenne » - sans se rendre compte qu’ils sont manipulés. Ces radios font partie de l’univers des jeunes (pré-ados, ados ou post-ados) de 12 à 25 ans

Mieux vaut donc savoir de quoi il retourne…

L’histoire on la connaît. Au lendemain du 10 mai 1981, la bande FM explose. Les pirates des ondes, pourchassés par les gouvernements soucieux de préserver le monopole des ondes par l’État, n’ont pas voulu attendre que le candidat Mitterrand devenu Président tienne ses promesses de libérer les ondes. Et les « radios libres » ont poussé comme des champignons, provoquant un chaos qu’il faudra ordonner ensuite.

D’ailleurs, outre les réglementations nombreuses que vont produire une multitude de lois, il est un ordre qui va rapidement prendre la place, celui de l’argent. Une radio coûte cher : pour durer, il faut offrir de la qualité (surtout au niveau technique), donc avoir du matériel performant et, en conséquence, trouver les moyens de se procurer tout ce qui fait le nec plus ultra d’un studio moderne. On est passé du son analogique et des bandes magnétiques au son numérique et à l’informatique.

Pub ou pas pub ?

Un patron de radio a peu de moyens pour trouver de l’argent : appel aux dons, quête des subventions ou publicité. Mais le législateur étant passé par là, il est impossible de conjuguer entièrement ces trois ressources. En clair, soit la radio est de type associatif et elle a droit aux subventions de l’État et un peu de publicité, soit la radio est délibérément commerciale et peut faire autant de publicité qu’elle veut mais ne recevra aucune subvention. Les radios dites jeunes, comme Fun radio, Sky rock ou NRJ en France, sont des radios exclusivement commerciales.

On pourrait croire que, ne recevant aucun subside de l’État, ces radios sont libres, dans la droite ligne de l’idéal fondateur des années 80. Mais la liberté apportée par la publicité est-elle plus enviable ? L’histoire de ces radios va prouver le contraire. Rapidement, on va assister à une concentration des radios et à la constitution de groupes médiatiques tels que NRJ (qui a aussi des fréquences hors de France), tout simplement parce qu’il faut être le plus fort pour recueillir le maximum d’audience et donc de ressources publicitaires, car plus vous avez de l’audience, plus vous pouvez vendre cher le temps d’antenne.

Pas de temps pour respirer

Mais la logique publicitaire obéit à une autre loi. Pour avoir de la pub, il faut un maximum d’auditeurs et le fidéliser. Pour ce faire, lui offrir ce qu’on pense qu’il aime. Comme il est difficile de connaître ses goûts, on peut les lui suggérer ! Alors on matraque, on passe plusieurs fois par jour les mêmes musiques pour amener à penser que c’est cela qui est à la mode. La démarche « tubesque » n’est pas nouvelle, mais elle s’est amplifiée.

Ce n’est pas tout. Pour garder l’auditeur il ne faut surtout pas lui laisser le temps de réfléchir et zapper sur une autre antenne pour voir si c’est mieux. C’est pourquoi la caractéristique d’une radio jeune c’est son absence totale de silences (même pas un dixième de seconde) : ne pas laisser les oreilles respirer ! Exemple pris un matin sur… (peu importe le nom de la radio, c’est partout pareil…) : une chanson (anglo-saxonne le plus souvent), puis 5 pubs enchaînées (30" par pub), puis bla-bla (45") de l’animateur d’antenne qui parle à la vitesse de la lumière, puis trois chansons enchaînées, reliées entre elles par des « jingles antenne »… Et ainsi de suite !

Sérieux : s’abstenir !

Ça parle très peu (les infos, quand il y en a, durent au maximum deux minutes, avec pas plus de 30" par sujet traité) et quand ça parle, la règle est la même, les sujets abordés doivent capter l’auditeur. Loin d’être trop intellectuels, les sujets de discussion sont traités en riant (plutôt grassement), avec une prédilection pour les questions sexuelles.

Dessin de Monique Rosati (cf Présence Mariste, n°215 p. 11)

On s’éclate ! La radio est un défouloir pour jeunes qui pensent avoir le droit de tout dire sans tabous. Le sérieux a peu de chance de trouver une place. On se souvient certainement de ce duo sur Fun, il y a quelques années : Doc et Difool. L’un, pédiatre, répondait aux questions des auditeurs, avec une compétence reconnue ; l’autre faisant office de fou du roi, tournait en dérision les questions. L’expérience n’a pas duré. Doc (trop sérieux ?) est parti sur une radio généraliste, l’autre a poursuivi sur une autre radio et délire toujours autant, encourant parfois les foudres du Conseil Supérieur de l’ Audiovisuel (CSA), mais s’en moquant complètement.

Eduquer à l’écoute

LA « LIBRE ANTENNE »

Il s’agit de laisser les auditeurs qui téléphonent s’exprimer librement sur des sujets de leur choix. Mais cette liberté d’expression est toute relative… Voici quelques questions que l’on peut aborder avec les jeunes concernant cette « libre antenne » :

  • Le sujet : Comment est-il choisi ? Par qui ? Quels types de sujets reviennent le plus souvent ? Il pourrait être intéressant de lister les sujets traités.
  • Les animateurs : Comment se situent-ils ? En copains, en adultes ? Sont-ils respectueux de l’interlocuteur ? Font-ils des remarques désagréables, destructrices ?
  • Ceux qui appellent : Qui sont-ils ? Pourquoi appellent-ils ?
  • Le dialogue : Les questions posées, sont-elles ouvertes ? incitatives ? Y a-t-il dialogue, rencontre entre animateurs et jeunes qui téléphonent ?

Louis-Marie LACROIX : responsable du Service Diocésain
de la Communication du Diocèse de St Etienne

(Publié dans « Présence Mariste » n°239, avril 2004)