A propos de points contestés sur Marie

Le Père Bernard Sesboüé donne son point de vue sur des questions controversées de la théologie mariale.

Ces derniers temps un livre largement diffusé a pu semer le doute sur certaines affirmations de notre foi concernant la Vierge Marie. En complément du dossier de ce numéro il nous a paru bon de nous adresser à un théologien, le Père Bernard Sesboüé, pour nous aider à y voir plus clair. Il a bien voulu répondre à nos questions.

Présence Mariste

Jacques Duquesne nous dit sans ambages et que Jésus est né d’une union conjugale normale entre Joseph et Marie et que celle-ci a été mère d’une famille nombreuse. Que penser de ces affirmations contraires à la foi traditionnelle ?

Père Bernard Sesboüé

Disons seulement quelques mots de l’histoire, sans vouloir aucunement reprendre la totalité du dossier. Les évangélistes Matthieu et Luc croyaient-ils en la réalité de la conception virginale ? Il est bien difficile de le nier. Pourquoi auraient-ils inventé un langage aussi contraire à la tradition juive qui met tant en honneur la fécondité conjugale et ne parle pratiquement pas de la virginité comme d’une valeur ? Comment concevoir le choix d’un tel « symbole », immédiatement contraire aux faits ?

Il en va de même de l’Eglise ancienne : un Irénée a parfaitement conscience de se battre sur deux fronts, celui des gnostiques docètes qui dénient toute humanité corporelle à Jésus et celui de certains groupes judaïsant qui affirment déjà tout de go que Jésus est le fruit de l’union de Joseph et de Marie.
Cela se passe au IIe siècle, bien avant que la virginité ne soit en honneur dans l’Eglise. L’erreur est ici de croire que ces affirmations sont le fruit d’une estime privilégiée de la virginité dans la mentalité chrétienne de l’époque, alors qu’au contraire c’est la virginité de Marie qui est à la source de l’éloge de la virginité dans l’Eglise ancienne.

Présence Mariste

La liturgie nous fait invoquer Marie, toujours vierge. Faut-il remettre ce titre en question ?

Père Bernard Sesboüé

Aujourd’hui, c’est la question de la virginité perpétuelle de Marie, en raison de la mention des frères et sœurs de Jésus dans les Evangiles, qui est davantage à l’ordre du jour. Le cas est délicat : il est bon de distinguer ici le plan de l’histoire et celui de la foi.
Sur le premier plan, j’en reste à la conviction que la preuve de l’identité exacte de ces frères (issus des mêmes parents ou membres proches de la famille) ne peut être décidée, pour la raison que les évangélistes n’ont pas pris le soin de nous en informer avec précision et que les arguments invoqués se retournent avec une extrême facilité.
Cette conviction est partagée par nombre d’exégètes sérieux. Le fait que le grec distingue le terme de frère du terme de cousin, alors que l’hébreu ne le fait pas, ne dirime nullement la question de l’extension de l’usage de ce terme de frère à l’époque.
Le sens de la famille nucléaire est très moderne, par rapport à la conception traditionnelle de la phratrie. En tout cas, le mot de frère est utilisé dans les évangiles pour la fraternité spirituelle, comme il l’est encore aujourd’hui dans certaines communautés religieuses, ce qui suppose qu’il était apte à une telle transposition. Les Evangiles ne nous donnent pas les éléments nécessaires d’un tel jugement.

Le Père Bernard Sesboüé lors d’une conférence
donnée au Couvent des Dominicains, rue des Tanneries
à Paris (13e)en janvier 2005.

Sur le second plan, le plan de la foi, la tradition de l’Eglise a jugé que Marie, Mère virginale de Jésus, était consacrée à son Fils de telle sorte qu’elle était restée une Mère toujours vierge. La mention des frères et sœurs de Jésus, connue de tous, ne lui a jamais paru constituer une objection. La virginité perpétuelle de Marie exprime le don complet et exclusif de sa personne à son Fils : soyons sérieux : s’il était avéré que Marie ait été mère de famille nombreuse, la liturgie millénaire de l’Eglise pourrait-elle continuer à la célébrer comme « vierge » et « toujours vierge » ?

La foi chrétienne est « mystère », c’est-à-dire qu’elle nous annonce l’intervention transcendante de Dieu dans notre monde. Avec l’incarnation et la résurrection, il se passe une rencontre entre Dieu et notre humanité. Cette rencontre est une initiative de Dieu, gratuite et irreprésentable de son côté, mais elle intervient dans notre espace-temps et à partir de ce moment elle est l’objet de toute la recherche humaine. Il y a aussi des « mystères de Marie », selon une expression d’Yves de Montcheuil, car Marie touche de très près au mystère du Christ. Nos générations éprouvent une très grande difficulté devant le discours de la foi, chaque fois que celui-ci ose parler d’une intervention de Dieu au cœur de nos réalités empiriques.

Jacques Duquesne se fait l’écho de questions que se posent beaucoup de catholiques aujourd’hui et je suis persuadé que tous ces points ont besoin d’un enseignement plus élaboré pour répondre à leurs difficultés de croire. Mais Duquesne y apporte des solutions trop faciles, trop conformes à nos idéologies pour qu’elles puissent être justes.

Présence Mariste

Vous vous déclarez volontiers opposé à toute « inflation mariale ». Pour terminer pourriez-vous nous dire ce que vous entendez par cette formule ?

Père Bernard Sesboüé

Une théologie mariale vraiment équilibrée, c’est la théologie qui s’appuie sur les données fondamentales de la foi à propos de la Vierge Marie. L’inflation mariale, c’est le souci d’isoler la Vierge Marie dans une considération à part comme si elle n’était plus fondamentalement intégrée aux mystères du Christ et de l’Eglise.
La vraie théologie mariale est celle qui s’appuie sur l’affirmation fondamentale du Nouveau Testament : « Marie est la Mère de Jésus » et la Mère Virginale de Jésus. Une double affirmation présente de manière précise et insistante dans le Nouveau Testament, même si elle concerne des textes limités. C’est le fondement de toute la théologie mariale. Tous les développements doctrinaux à travers l’histoire se sont inscrits sur cette base, la seule légitime.

Propos recueillis par Frère Bernard MEHA

Le Père Bernard Sesboüé est professeur au Centre Sèvres à Paris. Il a été co-président catholique du groupe des Dombes. Pour plus d’informations sur ces questions on pourra se rapporter à son livre : « Marie, ce que dit la foi » (Editions Bayard 2004).

(Publié dans « Présence Mariste » n°246, janvier 2006)


Un petit livre dans lequel le Père Bernard Sesboüé fait le point de la théologie mariale après le concile Vatican II (paru en octobre 2004)