Pontmain (3/5) : Soeur Vitaline et le curé arrivent

Tous les enfants voient … les adultes non !

EMPOIGNANT son Eugène, Victoire Barbedette se hâta vers l’école, sise un peu à gauche, de l’autre côté de la rue. Sœur Vitaline arpentait justement sa classe en récitant dévotement son petit office marial.
« Ma Sœur, lui lança tout de go la mère Barbedette, voulez-vous, s’il vous plaît, venir chez nous ? Les enfants disent qu’ils voient quelque chose, mais nous, nous ne voyons rien ! ».

Arrive Soeur Vitaline …

Intriguée, la religieuse ferma son livre de prière, le glissa dans sa poche et emboîta le pas à ses visiteurs. Sur les lieux de l’Apparition elle interrogea la nuit, en pure perte.
« Comment, ma Sœur, vous ne voyez rien ?
s’indigna Eugène, scandalisé. Apercevez-vous ces trois grosses étoiles en forme de triangle ? ».
— Oui, mon garçon !
—« Eh bien, la tête de la Dame est juste au milieu ! ».

Sœur Vitaline scruta longuement le triangle étoile, en vain, hélas.
« Petits menteurs !
gronda Victoire Barbedette. Puisque Sœur Vitaline ne voit rien, vous non plus ! ».

Sur ce, elle reconduisit la religieuse en lui enjoignant de se taire. Dans la cuisine de l’école, Sœur Vitaline trouva les trois jeunes pensionnaires, frileusement blotties devant la grande cheminée en attendant le signal du coucher : Françoise Richer, âgée de 11 ans, Jeanne-Marie Lebossé, 9 ans et Augustine Mouton, 12 ans.
« Petites, suivez-donc Mme Barbedette. Elle a quelque chose à vous montrer ! ».

Apeurées mais curieuses, les fillettes se mirent en route.
« Je vois quelque chose sur la maison Guidecoq »
, s’exclama soudain Françoise. Et Jeanne-Marie de s’écrier, à son tour :
« Oh ! la belle Dame ! Elle porte une robe bleue, avec des étoiles d’or ! ».

Augustine ne distingua rien
et l’avoua, toute triste.

Derrière ses compagnes, Augustine fouillait en vain la nuit constellée… Inexplicablement, aussi longtemps que dura l’Apparition, elle ne distingua rien et l’avoua, toute triste.

Ce mardi soir, 17 janvier, la Supérieure de l’école. Sœur Timothée, avait dû s’absenter pour ne rentrer que le lendemain. Comme elle le regretta, par la suite ! Sœur Vitaline alerta donc sa troisième collègue, Sœur Marie-Edouard, et l’entraîna sans peine vers la demeure des Barbedette. Eugène, Joseph, Françoise et Jeanne-Marie répondirent sans se lasser au feu roulant de leurs questions.
« II faut aller chercher Monsieur le Curé et battre le rappel de tous les enfants du bourg ! ».

Voici le Curé

Le vieil abbé Guérin arriva peu après, précédé de sa fidèle servante, Jeannette, lanterne au poing. Puis ce fut le tour du petit Eugène Friteau, 6 ans 1/2, porté par sa grand-mère, qui vit aussitôt la Dame et la décrivit dans tous ses détails, mais dut rentrer chez lui, quelques instants plus tard, trop chétif pour supporter le froid.
La placette s’animait de minute en minute. Survint la mère Boitin, épouse du sabotier, sa petite Augustine, 25 mois, dans les bras. Le poupon tendit aussitôt ses menottes vers le ciel puis il applaudit en bégayant : « Le Zésus ! le Zésus ! ».

Maintenant, une cinquantaine de personnes se tenaient groupées, nez en l’air, autour du vieux curé.
« Oh, voilà quelque chose qui se fait ! »,

clamèrent soudain les voyants. Et ils expliquèrent à l’abbé Guérin qu’un ovale bleu foncé, large comme la main, venait d’entourer la Dame, tandis que quatre bobèches, portant une bougie non allumée, apparaissaient, fixées à l’intérieur du cerne. Alors, une petite croix rouge, haute de sept à huit centimètres, se dessina sur le cœur de la Dame.

Rien pour les malins …

Jean Guidecoq, cependant, au centre d’un groupe, voulait jouer à l’esprit fort.
« Si j’avais des lunettes ou un foulard de soie, je verrais bien, moi aussi ! ».

Prenant la mouche, la mère Barbedette courut à la maison, revint avec une écharpe légère que notre balourd déploya devant ses yeux pour murmurer, l’instant d’après :
« Je ne vois rien ! ».

Rires et plaisanteries fusèrent pour brocarder l’ahuri. Mais semblable facétie peine la Dame aux étoiles.
« La voilà tombée dans la tristesse »,
s’écria Eugène. Ce qu’entendant, le pasteur intervint :
« Silence ! Si les enfants voient la Sainte Vierge, c’est qu’ils en sont plus dignes que nous ! ».
— Monsieur le Curé,
risqua timidement Sœur Marie-Edouard, si vous parliez à la Sainte Vierge ?…
—Hélas, je ne la vois point… Que lui dirais-je ? ».
— Si vous demandiez aux enfants de lui parler ?…
—« Prions,
coupa l’abbé Guérin, allant tout droit à l’essentiel. Récitons le chapelet ! ».

Une veille exceptionnelle

Tous s’agenouillèrent, dans un crissement de neige, à l’exception des petits voyants, demeurés debout pour mieux contempler le mystère vivant qui se déroulait devant leurs regards extasiés.
Sœur Marie-Edouard égrena ses premiers « Ave ». Alors, la Dame souriante se mit à grandir lentement, tandis que se développait aussi le cerne ovale. Des étoiles, par centaines, se formaient sur la robe de la Vierge, au point que, bientôt, celle-ci parut presque dorée. Les constellations ordinaires, juste avant d’être masquée par la Madone, se rangeaient avec déférence, ruisselaient le long de son corps, pour se grouper finalement à ses pieds. Les astres du firmament célébraient ainsi leur Reine éblouissante. (à suivre)

Fr. Bernard DESCROIX

(Publié dans « Voyages et Missions » n°110, mai 1971)