Pontmain (1/5) « C’est un signe des temps »

A Pontmain (Mayenne), un soir de janvier 1871.

Un phénomène étrange avait frappé tous les habitants de cet humble village de Mayenne…
Dans la nuit du 11 au 12 janvier, l’horizon s’était empourpré, comme sous l’effet d’un gigantesque incendie. Sur la traînée sanglante de l’aurore boréale, un vaste nuage diaphane aux franges d’or glissa lentement. Ses formes bizarres lui donnaient tantôt l’allure d’une nef voguant au creux des vagues, tantôt la silhouette d’une cathédrale gothique noyée dans la brume. « C’est un signe des temps », murmura César Barbedette à ses deux garçons, Eugène et Joseph, qui se tenaient, muets, à ses côtés.

Tristes temps, en effet… 1871

La France, au bord de l’abîme, ne parvenait plus à stopper les envahisseurs. Les Prussiens campaient aux portes de Laval, à cinquante-trois kilomètres de là. Trente-huit hommes de Pontmain, cueillis par la levée en masse, étaient partis à la guerre et, parmi eux, Auguste, le frère aîné des enfants Barbedette…
Progressivement, l’aurore boréale s’éteignit et les humbles villageois regagnèrent leurs chaumières en silence, frappés par ce mystérieux météore dont ils n’osaient rien présager de bon. Comme ils se trompaient !

Le soir du 17 janvier 1871

Quelques jours passèrent et l’on arriva au soir du 17 janvier. Après la classe, Eugène et Joseph rentrèrent à la ferme familiale pour aider leur papa, bien surchargé depuis le départ de l’aîné. Car on vivait assez modestement chez les Barbedette, comme, du reste, dans le petit bourg de Pontmain.
Les terres maigres conquises de haute lutte sur la forêt abondaient d’ajoncs. Broyées, les tiges de ces plantes constituaient un supplément de fourrage pour les chevaux. Eugène, 12 ans, maniait hardiment le lourd maillet de bois, auprès de son père, tandis que Joseph, 10 ans, s’occupait à déposer, dans l’auge de pierre, les bottes d’ajoncs.

Dessin publié dans la revue

Il était environ 17 heures 30 mais, déjà, la nuit tombait. Soudain, la porte de la grange s’ouvrit, faisant vaciller la flamme de la chandelle de résine. Trois visages se tournèrent vers la visiteuse, Jeannette Détais. Cette vieille femme, bien connue de la famille Barbedette, remplissait à Pontmain les curieuses fonctions d’ensevelisseuse. Ce soir-là, percevant un rai de lumière sous la porte de la grange, elle s’était arrêtée pour bavarder un peu. Naturellement, la conversation porta sur la progression prussienne, les soldats de Pontmain, la misère de tous… Profitant de ce répit, Eugène abandonna son maillet et quitta la grange, histoire d’observer le temps.

Eugène crut rêver …

Il avait neigé depuis le matin mais, maintenant, le ciel totalement dégagé scintillait d’étoiles. Les toits encapuchonnés frissonnaient sous le froid piquant. L’enfant, machinalement, leva les yeux en face de lui vers la demeure voisine, habitée par Augustin Guidecoq, buraliste, et Adrien Boitin, sabotier. Alors, il crut rêver !

A sept ou huit mètres au-dessus de la maison et légèrement en arrière, une Dame d’une ravissante beauté le regardait en souriant. La céleste Visiteuse était drapée d’une ample robe bleu foncé, sans ceinture, qui tombait du cou jusque sur les pieds en formant quelques plis. Elle tenait les mains étendues et abaissées, dans l’attitude de l’Apparition de la Médaille miraculeuse.
Aux pieds, elle portait des chaussons bleus ornés de rosettes d’or. Un voile noir, rejeté sur les épaules, couvrait le tiers du front, cachant entièrement les cheveux et les oreilles. Un diadème d’or agrémenté d’un liseré rouge surmontait le voile. Le visage de la Dame exprimait une ineffable tendresse. La robe était parsemée d’étoiles à cinq branches, d’étoiles à faire pâlir leurs sœurs du firmament.

Penchée sur Eugène, la Dame souriait… (à suivre)

Fr. Bernard DESCROIX

(Publié dans « Voyages et Missions » n°107, octobre 1970)