Pontmain (4/5) : C’est tout fini

L’apparition délivre son message

Très ému, l’abbé Guérin demanda à Sœur Marie-Edouard d’entonner le « Magnificat ». Au milieu du premier verset, les petits voyants s’écrièrent en chœur :
« Voilà quelque chose qui se fait ! ».

A cet instant, une grande banderole blanche se déroula sous les pieds de la Dame tandis qu’une main invisible traçait lentement de mystérieuses lettres d’or.
« Voilà un bâton ! », lancèrent les enfants.
— Non ! c’est un M, un grand M comme dans les livres !…

A la fin du « Magnificat » la banderole portait cette inscription, épelée maintes fois par les petits : « Mais priez, mes enfants ». Vainement, par prudence ou déformation professionnelle, Sœur Vitaline chercha à prendre les voyants en défaut. Ils furent séparés, pour éviter toute influence collective. Jamais, cependant, ils ne manifestèrent la moindre hésitation, leurs dires coïncidèrent toujours dans les moindres détails.

Ils sont à Laval

Survint alors le charretier Joseph Babin. Il revenait en toute hâte du village d’Ernée, situé à une vingtaine de kilomètres de Pontmain. Stupéfait d’entendre des cantiques, à pareille heure, en tel lieu et en semblable circonstance, il lança à la cantonade :
« Vous n’avez qu’à prier, les Prussiens sont à Laval ! ».
— Ils seraient à l’entrée du village que nous n’aurions pas peur…,

riposta une femme. Renseigné sur les événements, Joseph Babin attacha sa monture et se mêla au groupe.

« Dieu vous exaucera »

Le froid, cependant, glaçait la foule. Si les voyants ne le ressentaient absolument pas, par contre, les adultes grelottaient. Le père Barbedette ouvrit à deux battants le portail de la grange et les gens s’y blottirent frileusement. Cinq chaises furent disposées sur le seuil. Sœur Vitaline s’installa au milieu des enfants. Ces derniers, du reste, se levaient souvent pour commenter les phases de l’Apparition ou pour manifester leur enthousiasme.

L’abbé Guérin se tourna vers Sœur Marie-Edouard :
« Chantons les litanies de la Sainte Vierge et prions-la de manifester sa volonté ».

Dès la première invocation, de nouvelles lettres d’or s’inscrivirent sur la banderole. Les litanies achevées, les enfants pouvaient lire :
« Dieu vous exaucera en peu de temps ».

Imaginez alors le délire des assistants :
« C’est fini, c’est fini ! La guerre va cesser, nous aurons la paix ! ».
— Oui, mais priez !… répliqua Eugène…

Il n’y a rien

Toutefois, dans la foule, une femme demeurait incrédule. Mariette Guidecoq, la belle-sœur de Jean (l’homme qui s’était ridiculisé avec son foulard de soie) se tenait intérieurement ce langage en scrutant le ciel au-dessus de sa propre maison :
« Le curé ne voit rien, ni les Sœurs, ni moi… Les enfants non plus ! Bien sûr que la vue leur « beluette » ! (ils ont la berlue !).

Et Mariette s’éloigna pour rentrer chez elle. Mais soudain, prise de faiblesse, elle tomba à genoux dans la neige.
« Dieu me punit »,
gémit-elle en récitant quelques « Pater » et « Ave ».
Les forces lui revenant, la femme se releva, entra chez elle, sortit dans le jardin, derrière la maison, observa le ciel en vain et se décida finalement à regagner la grange. Sur la route, elle passa devant la maison du charpentier Basile Avice et, distinguant une faible lumière, elle poussa la porte :
« Basile, venez donc à la grange Barbedette. Des enfants voient la Sainte Vierge ».

L’homme la suivit aussitôt, accompagné de ses deux fillettes, 10 et 12 ans, et portant dans ses bras son petit Auguste, âgé de 4 ans et demi.

Le petit Avice voit

Arrivé à la grange, le bambin murmura très doucement à l’oreille de son papa :
« Je vois bien, moi aussi ! Je vois une belle grande Dame. Elle a une belle robe bleue et des étoiles dorées dessus ».

Puis, quelques instants plus tard :
« Elle me regarde, elle rit ! ».

Des curieux, tout près, devinèrent les paroles de l’enfant et s’écrièrent :
« Le petit Avice qui voit ! ».

Bouleversé, le père imposa silence à Auguste. Mais, frappé par le regard ravi de l’enfant, il resta, malgré le froid, jusqu’à la fin de l’Apparition.

« Mon Fils se laisse… »

La foule entonna l’ « Inviolata ». Aussitôt, sous la première ligne de la banderole, d’autres lettres se formèrent et les voyants épelèrent ces mots : « Mon Fils ». Un frisson parcourut l’assemblée.
« C’est bien la Sainte Vierge, c’est elle, c’est elle ! ».

Plus de doute possible : Marie présidait en personne la veillée de prière à Pontmain. Un « Salve Regina » vibrant retentit sous la voûte constellée, afin de célébrer la Reine du Ciel. La seconde phrase de l’inscription se poursuivit : « Mon Fils se laisse… ».
« Regardez bien ! »,

protesta Sœur Vitaline, prenant très au sérieux son rôle de maîtresse d’école. « Mon Fils se laisse… », cela n’a pas de sens ! Il y a sans doute : « Mon Fils se lasse ! ».

« …toucher ! »

Pauvre Sœur Vitaline ! C’est tout le contraire que Marie avait écrit ! Avant la fin du « Salve Regina » le message fut complet : « Mon Fils se laisse toucher ». Un gros trait doré souligna la seconde ligne. Sœur Marie-Edouard chanta un nouveau cantique, célèbre dans toute la Bretagne, que la foule reprit en chœur :
« Mère de l’Espérance, Dont le nom est si doux, Protégez notre France, Priez, priez pour nous ».

Aussitôt la Vierge éleva les mains à la hauteur des épaules et se mit à agiter lentement les doigts, au rythme de la musique. Son visage prit une expression d’allégresse indicible qui souleva l’enthousiasme des voyants :
« Voilà qu’elle rit, voilà qu’elle rit ! Oh, qu’elle est belle ! ».

Les petits sautaient de joie, battaient des mains, tandis que les assistants pleuraient d’émotion.

Le crucifix sanglant

Le cantique achevé, banderole et message disparurent tout à coup. L’abbé Guérin demanda un nouveau chant :
« Mon doux Jésus, enfin voici le temps
« De pardonner à nos cœurs pénitents… ».

Subitement, les visages des petits voyants s’assombrirent.
« Voilà qu’elle tombe dans la tristesse ! ».

En effet, la Vierge prit une expression de poignante douleur. Elle ne pleurait pas mais son regard traduisait son bouleversement intérieur, face aux péchés du monde. Une croix, d’un rouge vif, apparut devant Marie, portant un Christ d’un rouge plus sombre. Au sommet du crucifix, une traverse blanche, avec cette inscription en lettres de feu : « Jésus-Christ ».

La Vierge saisit la croix et la tint devant elle, légèrement inclinée vers l’avant. Une étoile mystérieuse glissa dans le ciel, pénétra dans l’ovale et alluma successivement les quatre bougies avant de reprendre sa place, au-dessus du triangle. Le visage abaissé sur le crucifix sanglant, Marie semblait bénir la foule angoissée. Ses lèvres remuaient, elle suppliait son Fils de pardonner au monde pécheur. En larmes, les assistants se sentaient gagnés par une contrition vraie, un regret de leurs fautes jamais éprouvé à ce point.

C’est tout fini

Sœur Marie-Edouard entonna un dernier cantique : « Ave Maris Stella ». Aussitôt, le crucifix rouge disparut et la Vierge abaissa les mains vers le bas, retrouvant sa pose primitive. Deux petites croix blanches vinrent se fixer sur ses épaules tandis que Marie retrouvait son sourire, voilé cependant par un reste de tristesse.

Il était maintenant environ 9 heures moins le quart. Sur la proposition du curé Guérin, Jeannette, sa servante, commença la prière du soir. Agenouillés dans la grange ou sur la neige, les assistants s’y associèrent avec ferveur.

Au moment de l’examen de conscience, un grand voile blanc apparut aux pieds de la Vierge et monta lentement, la dissimulant peu à peu. Seule, la couronne resta visible un instant, symbole de sa royauté toute-puissante, signe d’espoir pour notre pauvre monde. Enfin, vers 9 heures, tout disparut.

« Voyez-vous encore ? », s’enquit l’abbé Guérin.
— Non, Monsieur le Curé, c’est tout fini…

Bonne Maman, Marie a songé au repos de ces villageois qui devront bientôt reprendre leur rude tâche. Dans un silence profond, chacun rentre chez soi. Les cœurs rayonnent de joie et de confiance. Demain, lorsqu’ils seront interrogés sur la nuit merveilleuse qui a suivi l’Apparition, les voyants se contenteront d’avouer, avec un radieux sourire : « On a bien dormi ! ». (à suivre)

Fr Bernard DESCROIX

(Publié dans « Voyages et Missions » n°111, septembre 1971)