PM 304

La minute de silence : la construction du commun

La parole c’est construire du commun par le dissensus

Sylvain Begon

Souvent, on oppose la parole au silence, comme on dualise l’oralité et l’écriture. Ainsi naît le concept d’« oraliture », défini par Paul Zumthor, qui démontre du continuum entre l’oral et l’écrit.

Par analogie, on dira que le « silens » et le « loquens » ne s’opposent pas. Par conséquent, il existe une « silenloquence », qui nous fait dire que « rien n’est plus éloquent que le silence », comme l’affirme Eric Dupont Moretti dans « Bête noire ».

Ce néologisme que nous vous proposons, nous montre que la parole comme le silence ont ce même but : construire du commun. Le premier par le dissensus, en exposant les divergences pour mieux les dépasser, le second en s’appuyant sur l’individualité de l’expérience collective que constitue par exemple la minute de silence.

Michel Berger et Daniel Balavoine : la minute de silence (1983)

La minute de silence c’est construire du commun par l’expérience individuelle

En effet, la minute de silence, par sa solennité, confronte les hommes à une intériorité qui leur est propre. Les émotions, les intérêts et surtout les raisons de l’engagement sont diverses, différentes pour chacun. Le retraité rend hommage à ses anciens camarades, le maire accomplit son devoir de mémoire, et la jeune fille accompagne les larmes de son père.

A l’instant où le silence retentit, chacun se confronte à son souvenir, à sa mémoire, à son intériorité. Mêmes les souvenirs collectifs donnent naissance à des mémoires individuelles différemment vécues par la sélectivité de la mémoire et l’impact émotionnel propre à chacun. Ainsi, à cet instant où la minute de silence débute, c’est une forme de grande conscience collective qui surplombe les êtres qui se recueillent, unis par le silence, le même pour tous, et pourtant vécu différemment dans l’intériorité qui nous est propre. La minute de silence, c’est l’art de construire du commun, là où il y a d’abord des expériences individuelles.

La minute de silence c’est « vivre » du commun

De plus, la minute de silence permet aussi de recréer une unité perdue. Comme un seul homme, sans la division des mots, sans que rien ne puisse briser l’unité du moment, la minute de silence construit collectivement un moment partagé par tous. Chacun gardera le souvenir du silence, le même pour tous, et pourtant si différemment vécu. Aucune parole, aucun dissensus, aucune incompréhension ne viendront briser l’unité.

Oser le silence : Liberté, Égalité, Fraternité

Enfin, le silence est aussi une œuvre républicaine. C’est faire appel à la responsabilité individuelle de chacun de ne pas briser ce lien tacite que construit le silence entre chacun des participants, et c’est donc forcer à la considération de chacun voire à l’unité d’un peuple.

Oser le silence, c’est oser la liberté pour chacun de vivre son moment. Oser le silence, c’est oser l’égalité devant l’instant où l’on oublie les statuts, les temps de parole et le pouvoir. Oser le silence, c’est oser la fraternité par la construction d’un lien social invisible, construire du commun par le souvenir individualisé. Le silence est un ciment républicain et mémoriel.

Sylvain Begon
Coordinateur pôle oralité ISMGG
L’unité républicaine par la minute de silence face au terrorisme, suite à la fusillade à Strasbourg
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