L’Institution CHAMPAGNAT d’Issenheim

Récit d’une inauguration, extraits des discours prononcés à cette occasion. (« Voyages et Missions » n°119, octobre 1973)

13 mai 1973 : en cette matinée dominicale tout embaumée de senteurs printanières et écrasée de soleil, l’Institution Champagnat est en émoi. De partout l’on s’affaire pour procéder aux derniers préparatifs avant la grande inauguration de l’après-midi. Car, aujourd’hui, c’est fête à l’école, et pour bien montrer que les élèves sont heureux de céder, pour une fois, leur place aux adultes, ils se sont ingéniés à rendre toutes les classes particulièrement attrayantes et accueillantes : de quoi faire regretter aux parents le temps idyllique où ils usaient leurs culottes sur les bancs noueux.

Un bâtiment neuf, majestueux,
serti dans son écrin de verdure …

Ce bâtiment neuf, majestueux, serti dans son écrin de verdure et qui semble vous cligner de l’œil par toutes ses ouvertures où joue le soleil, les responsables de l’école en savent tout le poids… et le prix depuis quelques années. Mais oubliant en ce jour la somme d’efforts déployés pour le dresser dans le ciel d’Alsace, c’est leur joie sans mélange de la réussite, de l’aboutissement d’un patient labeur, qu’ils veulent partager avec tous leurs amis.

Et c’est pourquoi tout Issenheim, avec sa chorale, ses sociétés musicales, ses pompiers…, toute cette région du Haut-Rhin avec, en tête, les autorités préfectorales, parlementaires, religieuses, sont convoqués à l’Institution Champagnat, entièrement livrée aux Anciens Elèves et aux parents d’élèves.

La journée des Anciens …

Aux Anciens Elèves tout d’abord qui ont eu l’heureuse idée de faire coïncider cette fête avec leur assemblée générale. Sous la haute direction du Frère BERRARD, celle-ci se déroule dans une chaude et sympathique ambiance. Après le rapport du trésorier, suivi du paiement des cotisations et un rapide bilan, où l’on rappelle les diverses réalisations, plusieurs propositions concrètes pour la prochaine année scolaire sont mises aux voix, tandis que des volontaires se proposent ou se trouvent rapidement « désignés ». Cette amicale, jeune, ne manque pas de projets et de volonté pour aller de l’avant.

Tous ensuite se dirigent vers le hall d’entrée du nouveau bâtiment, artistiquement décoré par les jeunes élèves des Sœurs, pour la grand-messe célébrée par M. le Chanoine HIRLEMANN, Directeur de l’Enseignement Catholique, tandis que la Chorale CONCORDIA exécute les chants polyphoniques avec une rare perfection. Une telle célébration eucharistique, particulièrement priante, dans ces locaux qui bientôt retentiront de cris d’enfants, ne manifeste-t-elle pas éloquemment que l’on est d’abord ici à l’école du Maître, à l’écoute de sa Parole, à la recherche de son exemple, et que l’éducation chrétienne doit rester la justification première de cet établissement.

On se rend ensuite au grand réfectoire où le Frère Econome qui veille à tout et n’hésite pas à mettre la main à la pâte… ou au tire-bouchon, a préparé un menu digne des plus fins gourmets, servi par les grands élèves en tenue de cordon bleu. Bientôt, tandis qu’une douce musique « Hi-Fi » entretient l’euphorie et que le « Gewurtztraminer » coule à flots, le ton monte et chacun, à travers rires et exclamations, évoque mille souvenirs liés à ces murs, aux exploits de jeunesse, aux figures légendaires à jamais disparues…

… Et des parents d’élèves

Mais déjà les parents affluent : pour eux, dans le cadre de cette inauguration, on a organisé une vaste opération « Portes Ouvertes ». Tout au long de l’après-midi, les nombreuses salles de classe leur sont ouvertes et ils peuvent tout à loisir admirer les cahiers, les travaux pratiques et manuels, les dessins et expositions des élèves — de leurs propres enfants —, interroger les maitres et professeurs qui se tiennent à leur disposition, débattre avec eux des problèmes qui les préoccupent.

Mais il vaut mieux, pour l’instant, se diriger vers la cour où va se dérouler un autre spectacle, car déjà on annonce l’arrivée du Préfet. Dès qu’il franchit le portail, les pompiers font retentir la sonnerie « Aux Champs ». Une petite Alsacienne en costume régional lui souhaite la bienvenue et lui offre un bouquet. Puis les personnalités suivies de la foule se rendent lentement vers l’entrée du nouveau bâtiment que barre un ruban tricolore. Non sans émotion le Frère Directeur s’adresse au vaste auditoire :

Le discours du Fr Directeur

« Au nom des Responsables de cette école, je vous souhaite la bienvenue dans ce collège et je vous remercie d’être venus participer à cette fête. Votre présence est une joie, un honneur et un encouragement pour la Direction, le personnel et les élèves de cet établissement.

« Vous êtes venus pour l’inauguration de ce groupe scolaire. Cette construction est l’œuvre d’une équipe dynamique de parents, d’amis et d’enseignants…

« Construire…, c’est croire à l’avenir, c’est croire dans la valeur de son idéal. « Cette construction est, en effet, un acte foi…

  • — un acte foi dans l’Eglise qui a toujours voulu participer à l’épanouissement de l’homme dans toutes les formes de son activité, particulièrement à l’éducation de la jeunesse ;
  • — c’est aussi un acte foi dans notre pays qui, à travers son histoire, parfois glorieuse, souvent douloureuse, toujours féconde, a eu le souci de travailler à la grandeur de l’humanité ;
  • — c’est surtout un acte de foi dans la jeunesse si souvent décriée. Un contact prolongé avec les adolescents m’a montré que les jeunes d’aujourd’hui ne sont ni meilleurs, ni pires que nous n’étions ; ils sont autrement ! Il nous appartient de les comprendre, de les aider, de les ouvrir à toutes les richesses de la foi et de la culture… et de leur faire confiance.
    « Avec eux nous jouons le pari de la confiance ! C’est notre ambition d’éducateurs chrétiens… »

L’inauguration solennelle

De l’intérieur du bâtiment s’élève alors le chant du « Notre Père > : tous l’écoutent avec un profond recueillement. Par ses lignes hardies, mais surtout par sa destination, cette construction n’est-elle pas en elle-même un hommage au Créateur ?…
Puis le Chanoine HIRLEMANN procède à la bénédiction extérieure du bâtiment et il ne reste plus au Préfet qu’à couper le ruban pour pénétrer à l’intérieur, pendant que « L’EFFORT » joue un morceau.

A l’appel du Frère BERRARD, maître de cérémonie, les diverses personnalités prennent ensuite la parole pour dégager le sens de cette inauguration. Etant donné le caractère exemplaire de ces interventions, les enseignements qui s’en dégagent, et leur haute élévation spirituelle et religieuse, nous en donnons d’assez larges extraits.

M. Schelcher, Président de l’Association des Anciens Elèves

« Le dimanche 13 mai 1973 voit avec un plaisir non dissimulé l’inauguration d’un nouveau groupe scolaire au sein de notre Institution Champagnat d’Issenheim. Nul ne doit ignorer ici que c’est grâce à un vœu de Mgr RUCH, alors évêque de Strasbourg pendant la période précédant la seconde guerre mondiale, que furent implantés les Frères Maristes en Alsace… »

Frère Sester, délégué du Supérieur Général

« La Congrégation des Frères Maristes se félicite d’avoir pu développer, contre vents et marées, cette œuvre qu’elle avait entreprise dès après la deuxième guerre, en cette terre d’Alsace, grâce à la collaboration de tant de bonnes volontés. Nous estimons, en effet, de notre devoir, dans l’Eglise de l’après-concile, de susciter une effective participation de tous ceux qui sont concernés par l’éducation des jeunes.

« Bien que nous considérions cet apostolat comme notre vocation spécifique, nous ne pouvons le mener à bonne fin tout seuls et nous nous y refusons, car les parents sont les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants. De plus, pour réussir à plusieurs une bonne formation, il faut nécessairement une unité d’action, la collaboration des parents et des maîtres dans une compréhension mutuelle et le témoignage d’un grand amour envers tous.

« Dans cette perspective, nous nous déclarons au service des jeunes et de leurs familles, au service aussi, du même coup, de l’Eglise de Jésus-Christ et de son Evangile…

« Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, où la jeunesse se pose mainte question et pressent vaguement les difficultés qui l’attendent pour se faire une place dans le monde de demain, est de plus en plus assoiffé d’un maximum de bien-être, dominé par l’industrialisation, fanatisé par la course effrénée vers l’argent qui subjugue les personnes en leur ravissant, avec leur âme, le bonheur de vivre et le sens de notre existence éphémère.

« Or, la tâche spécifique, la vocation même de l’école catholique, c’est justement de faire découvrir aux jeunes le sens de l’existence humaine : un sens humain et chrétien à la fois, car nous pensons que la voie tracée par Jésus-Christ, transmise jusqu’à nous par son Evangile, est la seule capable de combler le désir de l’homme et de l’épanouir pleinement.

« Certes, nous le savons, pour réaliser ce dessein, l’école catholique se doit d’être une école de qualité … Et c’est bien dans cet esprit, dans le seul but d’un meilleur service, que ce nouvel édifice a pu voir le jour…
Sans risquer d’être téméraire, je puis affirmer que l’équipe enseignante de cette école est composée de personnes entièrement dévouées à la noble et difficile tâche de l’éducation…
« Puisse l’équipe éducative poursuivre sa tâche en donnant le meilleur d’elle-même pour aider les élèves qui lui sont confiés à construire l’avenir vers lequel ils tendent de toute l’ardeur de leur désir et de toute la force de leur énergie vitale. »

M. le Chanoine Hirlemann, Directeur de l’Enseignement chrétien :

« …Je crois qu’en inaugurant une pareille maison, il y a toujours pour moi une question qui se pose : faut-il encourager, tolérer ou supprimer l’enseignement privé ? C’est là une question fondamentale que nous avons débattue dans notre pays durant des décennies. On a dit tout à l’heure qu’on avait fait un acte d’espérance ; mais, au-delà de cet acte d’espérance, dans une région régie, d’une part par le Concordat et, d’autre part encore, par la Loi Falloux du 15 mars 1851, cette question se pose à moi. Dans le contexte qui est le nôtre, en cette époque de mutation radicale, il me semble que des établissements libres ont encore leur place et leur rôle à remplir.

 » Ceci pour différentes raisons : pour ma part, je crois que la liberté est un bien solidaire. Il n’y a pas de liberté dans un domaine et, disons, de monopole dans un autre. Par ailleurs, vous n’ignorez pas, quelle que soit la bonne volonté de notre Ministre de l’E.N., de ceux qui l’entourent — sur le plan local, de notre Inspecteur d’Académie et de ses services —, les problèmes aujourd’hui sont éminemment complexes.

Alors je crois qu’il faut susciter une ère d’émulation, non pas de concurrence et encore moins d’hostilité… « Mais ceci nous impose en même temps une certaine responsabilité. Il faudrait que plus encore que par le passé, nos établissements fassent preuve d’imagination et d’audace dans le domaine éducatif… Je suis le dernier à critiquer les parents, ils font ce qu’ils peuvent vis-à-vis de l’éducation de leurs enfants. Mais ce sont réellement, pour reprendre l’expression de Péguy, « les grands aventuriers du monde moderne »…

« Vous savez, par ailleurs, qu’une des caractéristiques de nos écoles a été de réaliser, avec les parents, les élèves, la direction et les enseignants, ce qu’il est convenu d’appeler une « communauté éducative ». Or, il n’y a rien de plus facile que de parler de communauté, mais rien de plus difficile que de réaliser une communauté… dans le respect, dans la vérité et dans l’assomption réciproques.
Et pourtant nous croyons que cette école n’a de sens que dans la mesure où, en vertu même de l’aspiration qui nous porte et du dynamisme qui nous pousse, elle a une chance unique pour réaliser un projet éducatif avec les enseignants, les enseignés et les parents… Voilà le sens vers lequel nous nous acheminons pour ébaucher un véritable contrat d’espérance.

« Nous croyons que, dans un monde où l’homme est asphyxié, plus que jamais — et les hommes politiques y contribuent — il s’agit de sauver l’homme : sauver l’homme, cela veut dire le faire accéder à la véritable liberté, changer nos relations et puis comprendre que l’homme n’est homme que dans la mesure où il est capable de se dépasser.

M. le Député, Bourgeois, Président du Conseil Général :

« Vous avez raison de faire un pari sur la confiance et, dans un établissement comme celui-ci, cette confiance doit nécessairement être basée sur le « Notre Père » que nous avons entendu tout à l’heure…
« C’est en se développant que l’Institut Champagnat en est arrivé à ce merveilleux bâtiment, dont la conception est assez extraordinaire, dont l’exécution rapide et aussi le coût doivent former un ensemble qui nous permet peut-être dorénavant de faire des réalisations de ce genre…
Quant à nous, au niveau du Conseil Général, à travers tous les efforts que nous déployons, nous n’avons jamais oublié l’enseignement privé parce que nous savons, peut-être à travers nos enfants, tout ce que nous lui devons…

« M. le Préfet, merci de votre présence. Cela prouve que nous travaillons en commun, que nous voulons cette réussite, que nous voulons nous occuper des problèmes de la jeunesse. Et lorsqu’un jour nous lui passerons le flambeau, eh bien peut-être ne serons-nous pas trop sévèrement condamnés, parce que nous avons le sentiment de faire notre devoir, dans un esprit chrétien. Et nous voulons aller de l’avant pour que cette jeunesse qui vit dans une ère de paix, ne connaisse plus jamais la guerre.

« Eh bien ! Vive cette jeunesse, vive cet Institut Champagnat qui nous remplit de joie aujourd’hui et nous donne la satisfaction et l’assurance de donner à cette jeunesse ses raisons d’espérance ! »

M. Burglat, Préfet du Haut-Rhin :

« …Mgr ELCHINGER m’a dit combien avait d’importance pour lui la présence du Préfet et des élus à cette manifestation, auprès de tous ceux qui, ici, viennent de marquer avec une aussi belle réussite la place de l’enseignement privé dans notre Province. Et puis comment, en cet instant, et durant cette cérémonie où beaucoup de souvenirs et de pensées personnels me sont venus, ne pas me rappeler sans renier mon passé que j’ai effectué moi-même mes études secondaires dans l’enseignement privé qui m’a sans doute préparé à être ce que je voudrais être tous les jours : un bon et loyal serviteur de la République.

« Cette journée qui nous a permis de voir Issenheim en fête, sous ce magnifique soleil, est, je crois, extrêmement réconfortante pour nous tous. Peu d’actes dans la vie d’un Préfet sont porteurs d’émotions aussi profondes que celles que nous procure l’inauguration de nouveaux locaux scolaires. Mais lorsque, comme c’est le cas aujourd’hui, l’œuvre dont nous saluons la réalisation est le résultat d’une action commune, de personnes qui ont travaillé dans l’union totale des cœurs et des âmes pour parvenir à cet édifice, c’est un magnifique acte de foi en l’avenir.

« …Je veux, à mon tour, féliciter les familles qui, dans ce département, et peut-être même au-delà, donnent l’exemple du souci que doivent avoir les parents dans l’éducation des enfants.

« Rien ne peut être plus néfaste pour l’avenir de notre pays que de vouloir donner l’impression aux parents qu’ils peuvent se décharger sur les autres, que ce soit sur l’Etat ou sur les organismes d’éducation, qu’ils soient officiels ou privés, de ce qui doit être leur fonction fondamentale, celle qui consiste à amener leurs enfants à la maturité et à les préparer à leur vie d’hommes.

« Parents de Champagnat, je suis profondément touché et je vous remercie du magnifique témoignage que vous nous avez donné ici et qui, dans la période que nous traversons, prend une signification toute particulière.

« Et puis je voudrais aussi exprimer ma reconnaissance aux Frères Maristes, qui, comme tous les Frères, dans notre pays depuis des siècles, se sont consacrés, avec un dévouement et une abnégation admirables, à l’éducation et à la formation de notre jeunesse. On a trop tendance à oublier aujourd’hui que les Frères ont été, dans notre pays, les apôtres de la démocratisation de l’enseignement. Car leur sollicitude est allée d’abord vers les plus deshérités, vers les plus faibles, vers ceux qui avaient besoin plus que les autres d’être soutenus. Et je crois que les Frères n’avaient pas attendu les consignes des temps modernes pour monter dans leur vie de chaque jour qu’ils étaient les témoins Je la vérité du Christ.

« Je salue donc ces magnifiques bâtiments de l’Institution Champagnat. Et à tous ceux qui ici, de génération en génération, ont montré une union totale, des plus anciens jusqu’aux plus jeunes, je souhaite que cette belle journée de printemps tienne les promesses qu’elle semble nous apporter par son ciel si bleu ; et je tiens à exprimer à tous, et particulièrement au personnel directeur et aux Frères, la reconnaissance du gouvernement de la République pour la part importante qu’ils prennent dans la formation de la jeunesse de notre pays : la France… »

Et tandis qu’éclate « La Marseillaise », chacun s’efforce de graver en son esprit ce message de foi, et d’espérance qu’il s’agit sans tarder de mettre en œuvre pour qu’en ce domaine crucial de l’éducation chrétienne, les fruits passent la promesse des fleurs…

Fr. Paul BOYAT

(Publié dans « Voyages et Missions » n°119, octobre 1973)