Crise dans l’histoire du peuple de Dieu

Il ne s’agit pas de nier le long chapelet des difficultés de notre société et de l’Eglise, mais de changer nos perspectives (« Présence Mariste » n°210, janvier 1997)

Hier et aujourd’hui, Israël et l’Eglise

C’est la crise, la fin de tout ! Des bouleversements s’accumulent, parfois dramatiques pour les plus petits et les plus pauvres. Il se répand actuellement comme une angoisse de fin de siècle. Il est même de bon ton d’être morose et pessimiste ! Sinon, c’est que vous êtes naïf, aveugle ou privilégié ! Ne serait-il pas possible d’être simplement disciple de Jésus ? Il ne s’agit pas de nier le long chapelet des difficultés de notre société et de l’Eglise, mais de changer nos perspectives. Car le peuple de Dieu en particulier en a connu bien d’autres avec la crise du Golgotha, après comme avant. Il a même une vieille habitude de gérer et de traverser les crises.

Une Eglise pour temps de crise ?

Au cours de sa longue histoire depuis Abraham, ce peuple s’est forgé une tradition de la crise ; il a pu accumuler, dans sa caisse à outils, non pas des solutions, mais des réflexes, des savoir-faire, des savoir-être pour traverser les épreuves, y vivre debout, humainement et spirituellement, dans la confiance et l’espérance. Le pire aujourd’hui ne serait pas d’abord l’indifférence religieuse, mais l’indifférence existentielle : ne plus avoir le goût de vivre et de lutter, ne plus trouver aucun plaisir de vivre ici, aujourd’hui.

Crise de la Tradition, disons plutôt : Tradition de la crise. Plutôt que de ne voir que la crise de l’Eglise, de la catéchèse, des ministères, de l’Ecole, pourquoi ne pas essayer, avec la force de l’Esprit et avec l’expérience séculaire de l’Eglise, d’imaginer une Eglise pour temps de crise, des ministères, une catéchèse, une Ecole pour aider jeunes et adultes dans ces passages difficiles, dans cette Pâque ?

Errants et nomades …

Souvenez-vous des quarantes années d’errance du Peuple de Dieu dans le désert : le Sinaï et les serpents, la manne et le veau d’or… Finalement, il a tenu bon dans cette errance, grâce à la découverte d’un Dieu qui marchait devant lui, avec lui, comme avec les disciples d’Emmaüs. Puisons aujourd’hui dans cette Tradition. Nous sommes devenus errants et nomades sur nos autoroutes, devant nos TV, dans nos hypermarchés. Nous zigzaguons face à un avenir infigurable. Nous hésitons sur le type d’Eglise à bâtir. Nous regrettons le passé d’une Eglise forte et stable. Mais nous oublions que notre foi est née au cœur d’un peuple nomade et que l’exode nous a révélé un Dieu nomade, qui n’a « même pas une pierre où reposer la tête » et qui marche à nos côtés. Alors, courage ! Souvenez-vous de ces quelques tribus qui, avec Josué, ont pénétré en Palestine : c’était le Peuple de Dieu ! Elles y occupèrent des plateaux pauvres au milieu des puissants Cananéens des vallées fertiles : petit peuple minoritaire, parfois prétentieux, à la recherche de son identité et de son existence, et qui, en fidélité à l’Alliance, à dû tout inventer : de nomade qu’il était, il fallait devenir sédentaire.

Disciples d’un Dieu humble

Puisons aujourd’hui dans cette Tradition. Dans le pluralisme de cette fin de XXe siècle, les chrétiens font l’expérience d’être minoritaires et pauvres, de n’être qu’une voix parmi d’autres, mais voix qui est attendue, qui a le devoir et le droit de s’exprimer, mais pour une Bonne Nouvelle. Cette crise nous révèle une autre image de Dieu : celle d’un Dieu petit, humble, qui un jour avec un groupe minoritaire est entré à Jérusalem sur un ânon, par amour de son peuple, par amour de tout homme. Alors, confiance !
Souvenez-vous des longs débats concernant l’instauration de la royauté en Israël, de cette tentation d’être comme les autres peuples, avec les mêmes institutions… crise à l’intérieur du peuple de Dieu : peut-on encore faire confiance au Dieu nomade du désert alors qu’on est devenu sédentaire ? Ne vaut-il pas mieux s’en remettre à un roi, à des maîtres identifiables et maîtrisables ?

Aider les hommes à grandir

Puisons dans notre Tradition. Beaucoup doutent aujourd’hui du pouvoir politique et des institutions. Pendant ce temps-là les lois se multiplient, la bureaucratie s’accroît, le pouvoir se renforce… C’est le cas de l’Ecole et parfois même de l’Eglise. Les communautés chrétiennes renouvellent leurs institutions : conseils pastoraux et équipe d’animation pastorale. La Bible et la Tradition nous disent : d’accord pour vos institutions à condition qu’elles soient d’abord au service des plus faibles, qu’elles aident tout homme à grandir, à condition de ne jamais les sacraliser. « Petits enfants, méfiez-vous des idoles ».

Souvenez-vous de l’exil à Babylone. Après tant d’années d’organisation, de luttes et de prières, le peuple de Dieu se retrouve déporté, sans temple, ni Roi, ni terre… le dépouillement comme après un tremblement de terre, comme sur une croix. Alors il ne reste que la confiance, sur Parole, sans preuve ! Puisons dans cette Tradition pour aujourd’hui. Beaucoup de nos concitoyens connaissent l’exil du chômage, du sida, de la drogue, de la migration. Beaucoup de nos frères chrétiens aussi : ils ne reconnaissent plus l’Eglise de leur enfance, ni celle dont ils avaient rêvé. Et, pourtant, le reste d’Israël a accepté de vivre et de prospérer même en exil, au nom de l’Alliance, sûr de la fidélité et de la tendresse de Dieu, surpris par son nouveau visage : le Dieu d’Israël devient le Dieu des Nations ; le Dieu pour Israël devient le Dieu pour toutes les nations ; c’est le Dieu de la Pentecôte. Alors, debout !

La crise du Golgotha

On pourrait encore faire mémoire de bien d’autres crises traversées par le Peuple de Dieu jusqu’à nos jours, mais il en est une, qui fonde et justifie toute notre tradition : le Père lui-même a traversé en son Fils et avec lui la crise du Golgotha. La croix n’est pas la croix du Christ parce qu’elle serait le sommet de la souffrance, mais parce qu’elle est le sommet de la confiance, alors qu’il n’y a plus aucune raison apparente de faire confiance : les disciples ont abandonné, les hommes sont devenus bourreaux et le Père se tait. Malgré tout, le Fils a donné toute sa confiance, son amour, sa vie. C’est pourquoi Dieu l’a exalté. Il est vivant, victorieux de toute mort.

De l’écueil de la désespérance à la confiance

La Tradition du Peuple de Dieu, c’est l’art d’interpréter les changements et les crises comme des moments privilégiés de révélation, de renouvellement, de re-création et de salut. Délivre-nous du Mal, Seigneur ! du vrai mal, non pas d’abord du vol ni même du meurtre, mais au cœur de la crise, du péché, du malheur, de désespérer de moi et des autres, de l’avenir et du monde, de Toi ! La Tradition chrétienne est un savoir-être fondé sur ce qu’il y a de plus fragile : la confiance sur Parole. Jésus n’a jamais rien écrit, sauf une fois sur du sable… Heureux qui croit sans savoir, sur Parole ! Avec l’Eucharistie, nous tendons la main vers un cadeau insignifiant, fragile mais fort comme une parole d’amour : la seule qui mérite confiance et qui fasse vivre. « Lève-toi et mange, sinon le chemin sera long pour toi » (I Rois XIX, 7).

Abbé Paul LAMOTTE, 16 juillet 1996

(Publié dans « Présence Mariste » n°210, janvier 1997)