Vous aimerez l’émigré car au Pays d’Egypte vous étiez des émigrés (Dt 10, 19)

PM 296 logo Parler des étrangers dans la Bible c’est tout une histoire, et bien instructive ! (Présence Mariste n°296, juillet 2018)

L’étranger est présent dans toutes les pages de la Bible ou presque. Il est même aux origines d’Israël. “Mon père était un Araméen errant. Il est descendu en Egypte où il a vécu en émigré avec le petit nombre de gens qui l’accompagnait“ dit le livre du Deutéronome. Parler des étrangers dans la Bible est un bien vaste sujet que je ne puis ici qu’effleurer.

Des exemples illustres

Bernard FAURIE
Bernard FAURIE

Il y a d’abord les mariages avec des étrangères, qui appartiennent évidemment à des peuples ennemis ou supposés l’être. Les exemples sont nombreux et viennent de loin et de haut. C’est d’Agar, l’esclave égyptienne, qu’Abraham engendre son fils Ismaël, et Abraham prendra ensuite pour épouse Qetura, une concubine arabe. Qetura ne fut pas la seule puisqu’on lit qu’Abraham, avant de mourir, fit des donations à ses concubines, probablement d’origine étrangère elles aussi.

Joseph, devenu un respectable égyptien sous le nom de Çophnat-Panéah, épouse la fille de Poti-Phéra, le prêtre du sanctuaire de On, une égyptienne dont il a deux fils : Manassé et Ephraïm. Adoptés par Jacob ils sont à l’origine de deux des douze tribus d’Israël ! Moïse, dont le nom est franchement égyptien, épouse Çippora, une Madianite, fille du prêtre de Madian. Plus tard, il épouse encore une Nubienne, ce que lui reprochent son frère Aaron et sa sœur Miryam. Le juge Samson épouse une Philistine, Dalila.

Des unions matrimoniales où l’on flaire des visées politiques

Le saint roi David épouse Bethsabée, la femme d’Urie, le Hittite, sans doute une cananéenne. C’est dire qu’entre Cananéens et Israélites on pouvait s’entendre ! Bethsabée se révèle une intrigante qui impose, par ses manœuvres, son fils Salomon à la succession de David. Il est tout de même étrange que toute la descendance des rois de Juda, de Salomon à Sédécias, ait son origine dans la double faute de David, l’adultère avec Bethsabée et le meurtre d’Urie d’une part, et les intrigues de Bethsabée d’autre part.

Salomon épouse une fille de Pharaon mais pas seulement. Le harem royal compte aussi des Moabites, des Ammonites, des Edomites, des Sidoniennes, des Hittites, sept cents femmes de rang princier et trois cents concubines, “qui détournèrent son cœur vers leurs propre dieux“. Le roi de Juda Yoram épouse Athalie, fille d’Akhab, roi d’Israël, et de Jézabel. Mais Jézabel est fille d’Ittobaal, roi de Sidon. Par ses manigances Athalie faillit mettre fin à la dynastie de David.

Des ancêtres peu flatteurs

On a en tête la généalogie de Jésus telle que nous la donne Matthieu au début de son Évangile. On y lit d’abord le nom de Thamar, une Cananéenne, qui par ruse, se déguisant en prostituée, s’unit à son beau-père Juda. On y retrouve ensuite la sulfureuse Bethsabée, une ancêtre si peu recommandable que l’évangéliste n’ose pas dire son nom : “David engendra Salomon de la femme d’Urie“.

Tenture de David et Bethsabée, réalisée par Jan van Roome, placée dans le musée national de la Renaissance, Ecouen
Tenture de David et Bethsabée, réalisée par Jan van Roome, placée dans le musée national de la Renaissance, Ecouen

Bethsabée avait été précédée par Rahab : “Salmon engendra Booz, de Rahab“. On se souvient qu’à l’entrée en Canaan les Israélites font la conquête de Jéricho. À Jéricho, deux espions s’infiltrent dans la ville et sont hébergés par Rahab, la prostituée. On apprend par la suite que la conquête de Jéricho ne leur doit rien. Mais qu’importe, l’étrangère Rahab, la bonne prostituée, entre dans la généalogie de David et du Messie.

A la prise de Jéricho succède le siège d’Aï. Mais là, dans un premier temps, les choses tournent mal. C’est que Akân, Israélite celui-là, a fait main basse sur une part du butin pris à Jéricho. N’ayant pas respecté l’anathème qui vouait tout le butin à la destruction, il est responsable de l’échec devant Aï. Découvert, il est lapidé avec toute sa famille. La ville sera finalement conquise, mais il faut mettre en parallèle les deux événements : Akân, un Israélite, a compromis Israël alors que Rahab, l’étrangère, peut entrer en Israël.

Toujours d’après l’évangéliste Matthieu, Booz fils de Salmon et de Rahab, la prostituée de Jéricho, avait épousé Ruth, une fille tout bien tout honneur. Mais c’était une Moabite ! …une étrangère dont le peuple était un ennemi héréditaire.

Thamar, Bethsabée, Rahab, trois femmes qui ne font pas joli joli dans le tableau généalogique. Passe pour Ruth, qui nous est plutôt sympathique.

Des voisins encombrants

Ruth dans le champ de Booz
Ruth dans le champ de Booz

Il y a plus surprenant : l’histoire des Gabaonites, clan Hivitte installé en territoire cananéen, dont on lit le récit abracadabrant dans le livre de Josué. Leur ville Gabaon est toute proche de Jérusalem. Ses habitants sont pris de panique à l’approche des Israélites. Ils se présentent alors devant l’ennemi en prétendant qu’ils viennent de très très loin et souhaitent faire un pacte d’alliance avec les Israélites. Ce qui leur est accordé. Mais on s’aperçoit bientôt que ces étrangers qui prétendent venir de très très loin viennent en fait de tout près. Impossible de dénoncer le pacte d’alliance. Les Gabaonites sont désormais considérés comme alliés d’Israël.

Mais où l’affaire se corse et prend une tournure tout à fait inattendue, c’est que les Gabaonites, considérés comme des traîtres par leurs voisins, sont attaqués par cinq rois qui ont fait alliance. Les Gabaonites font alors appel à Josué qui accourt à leur secours. La bataille, que Josué remporte, donne lieu au plus grand miracle rapporté dans la Bible : pour parfaire sa victoire, Josué obtient de Yahvé un prolongement du jour en arrêtant la course du soleil !

On n’en a pas fini avec l’histoire des Gabaonites. Le livre de Samuel nous apprend que le roi Saül s’était mis en tête d’éradiquer les Gabaonites “qui ne faisaient point partie des fils d’Israël, mais ils se rattachaient aux survivants des Amorites“. Mal lui en prend car, ce faisant, Saül viole le contrat d’alliance autrefois passé avec Josué. Les Gabaonites font alors appel à David, devenu roi à Jérusalem, qui leur accorde de mettre à mort les descendants de Saül !

Où l’on voit que parler des étrangers dans la Bible c’est tout une histoire, et bien instructive !

Bernard Faurie
(Publié dans « Présence Mariste » n°296, juillet 2018)