n° 309 Sources

Le travail est un trésor

Faurie Bernard

C’est ce que le laboureur enseigne à ses enfants dans la fable de La Fontaine que nous apprenions en classe : “Travaillez, prenez de la peine, c’est le fonds qui manque le moins“. Il y a donc un fond de sagesse populaire qu’il est bon de se rappeler d’abord.

Sagesse populaire, non seulement, puisque le philosophe Sénèque dit aussi que “Le travail est l’aliment des âmes nobles et qu’il réclame l’élite des humains“. L’enseignement biblique ne dit pas autre chose.

“À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain“ (Gn 3,1 9)

Même si la Bible ne nous est pas trop familière, nous avons tous en mémoire l’histoire d’Adam et d’Ève coulant des jours heureux dans un jardin magnifique, le paradis terrestre, le jardin d’Éden. Malheureusement le temps de cet âge d’or ne devait pas durer. C’était trop beau. Une erreur fatale devait y mettre fin.

Il convient de rappeler le contexte. On se souvient qu’après avoir créé Adam puis Ève, Dieu avait installé le couple dans un lieu merveilleux, un “paradis“ tel que l’auteur biblique pouvait les admirer en Babylonie où les rois pouvaient se livrer à l’insouciance, au plaisir de faire pousser des plantes et élever des animaux. Des “écolos“ donc en quelque sorte.

Dans ce paradis biblique Adam n’était pas inactif car Dieu lui avait confié le soin de cultiver le sol et de le garder. On imagine donc Adam au travail… un travail qui n’est source d’aucune peine, mais au contraire de bonheur et de joie. Il y avait cependant une condition à respecter, à savoir de ne pas toucher au fruit d’un certain arbre, l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Mais voilà que trompés par le serpent, Adam et Ève contreviennent à l’ordre divin et mangent du fruit défendu. Jusque-là Adam et Ève vivaient nus. Maintenant ils prennent conscience de leur nudité.

Des conséquences désastreuses mais pourtant salutaires

Cette faute des origines a des conséquences terribles, et c’est peu dire : chassés du jardin d’Éden, Adam et Ève et tous leurs descendants sont condamnés à une destinée mortelle et à gagner leur vie en cultivant la terre, mais cette fois “à la sueur de leur front“. Le travail ne sera plus pour eux une partie de plaisir.

On pourrait être choqués, et à bon droit, de la sévérité des peines encourues si on les relie au seul fait d’avoir goûté à un fruit défendu. Il y aurait une scandaleuse disproportion entre le motif et les peines subies. Comment accepter une si lourde punition, et sans possibilité de pardon, pour une peccadille dérisoire ? Voilà qui est incompatible avec la révélation d’un Dieu qui n’est qu’Amour.

C’est justement que la faute n’est pas une peccadille. Elle n’est pas une faute morale. Elle n’est en rien liée à la sexualité comme on le pense parfois. La faute d’Adam et d’Ève est une faute théologique : notre premier couple a désobéi à Dieu.

Ce n’est pas tout : comment en sont-ils arrivés là, alors qu’ils étaient si bien dans ce jardin de rêve où rien ne leur manquait ? Le récit de la tentation (Gn 3, 1-7) le laisse entendre : Dieu est absent dans cette scène. Il n’intervient qu’après : “Or ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour“.

Adam et Ève se sont éloignés de Dieu, éloignement fatal… Mais cela dit aussi que l’homme et la femme n’ont pas été créés dans un état de perfection qui les aurait mis à l’abri de toute tentation et de toute chute. Dieu les avait créés libres. Il a respecté leur liberté.

D’où l’on pourrait conclure que la pénibilité du travail n’est pas sans lien avec l’éloignement de Dieu. Tel est en tout cas l’enseignement que veut nous donner l’auteur biblique de ce mythe. Dans les mythologies anciennes les dieux ne travaillent pas, les hommes travaillent pour eux. Dans le grand poème mésopotamien, Enuma Elish, qui a pu inspirer l’écrivain biblique, le dieu Mardouk façonne l’homme avec de l’argile. Le destin de l’homme sera de servir les dieux.

De la servitude au service

Le Dieu de la Bible est tout autre. S’il délivre son peuple de l’oppression égyptienne, c’est bien pour le libérer de l’esclavage du travail forcé. On sait trop bien depuis que c’est par le travail forcé que l’on opprime l’homme. Les galériens, les forçats en savaient quelque chose, et plus près de nous, les victimes des camps de travail. Le peuple hébreu sort de la servitude en Égypte pour entrer au service de son Dieu. Le travail librement accepté est valorisé parce que le Seigneur, si l’on peut dire, y met la main. C’est, par exemple, avec l’aide du Seigneur que travaille le concepteur du sanctuaire du désert, un certain Beçalel. Le Seigneur dit à Moïse, à son propos : “Je l’ai rempli de l’esprit de Dieu pour qu’il ait sagesse, intelligence, connaissance et savoir-faire universel : création artistique, travail de l’or, de l’argent, du bronze, ciselure des pierres de garniture, sculpture sur bois et toute sorte de travaux“ (Ex 31, 3).

L’exemple vient de haut. Moïse était berger lorsque Dieu lui apparaît dans le buisson ardent, à l’Horeb. Saül, David sont des bergers quand le prophète Samuel les choisit, de la part de Dieu, pour être roi en Israël. L’apôtre Paul tisse des tentes pour ne pas être à la charge de ses communautés. C’est que travailler est encore un devoir social : “C’est en peinant qu’il faut venir en aide aux faibles“ dit Paul dans ses dernières recommandations aux chrétiens d’Éphèse (Ac 20, 35). Mais ainsi valorisé, le travail mérite un juste salaire. Les prophètes Osée, Amos ou Jérémie s’élèvent avec véhémence contre l’injustice sociale. Et Paul dit clairement dans sa lettre aux chrétiens de Rome : “ A celui qui accomplit des œuvres, le salaire n’est pas compté comme une grâce mais comme un dû“ (4, 4). Enfin, le repos est la récompense du travail bien fait. Après avoir accompli l’œuvre de la création, au septième jour, “l’œuvre que lui-même avait créée par son action“ Dieu s’accorde le repos. En ce septième jour, le croyant n’est cependant pas inactif car ce jour est consacré au Seigneur.

Bernard Faurie

En exergue :

Dieu lui avait confié le soin de cultiver le sol et de le garder

On pourrait conclure que la pénibilité du travail n’est pas sans lien avec l’éloignement de Dieu

Le repos est la récompense du travail bien fait

PM309 p02-03 PH03 Le bon berger Mateo Gilarte
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