PM 308

Du coeur de Dieu au coeur de notre humanité

A l’école du Pape François

Le Pape serait-il un naïf ?

Mgr Dagens, Evêque d’Angoulême (1993-2005). Elu à l’Académie Française en 2006

Ces derniers jours, avant et après Pâques, j’ai vu et entendu à la télévision des journalistes intelligents se moquer très méchamment du pape François. Ils le considèrent comme un naïf ou comme un ignorant. Qu’allait-il faire en Irak, le mois dernier, en traversant ce pays meurtri par des violences multiples et en rencontrant un grand dignitaire chiite qu’il semblait fier de saluer et même heureux d’être accueilli par lui ? Aux yeux de ces juges impitoyables, le pape François serait victime de ses illusions généreuses et incapable d’affirmer la puissance de l’Église catholique dans ce monde si cruel et aujourd’hui envahi par la terrible épidémie de coronavirus. J’ai lu aussi dans un grand journal du midi, il y a plusieurs semaines, un article écrit par un philosophe très réputé que ce pape serait infidèle à sa mission en prêchant seulement une « religion de l’humanité », oublieuse de la transcendance de Dieu et de la souveraineté du Christ.

Je souffre de ces pensées méprisantes qui se condamnent elles-mêmes à méconnaître ce qui constitue le génie de cet homme qui a osé, en mars 2013, prendre le nom du petit pauvre d’Assise, François, transformé, au plus profond de lui-même, par sa rencontre avec un lépreux, en qui il avait perçu une révélation de Jésus. Faut-il que la méchanceté inhumaine de ces observateurs les rende incapables de percevoir, si peu que ce soit, le charisme extraordinaire qui se manifeste chez cet évêque de Rome ?

Partir du cœur de Dieu

Je me souviens de l’élection du cardinal de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio, le 13 mars 2013, et de la façon dont il s’est adressé à toutes les personnes rassemblées place Saint-Pierre à Rome. Il a révélé alors tout ce qui anime sa vie et inspire son action. Il a demandé au peuple de Dieu de prier pour lui et d’appeler sur lui la bénédiction de Dieu. Il s’est incliné durant quelques instants, un silence s’est fait, une relation nouvelle s’établissant ainsi entre lui et la foule présente. C’est à travers le peuple de Dieu que Dieu lui-même consacrait publiquement la mission de son serviteur, le pape François. Et c’est après cette espèce de consécration que François a prononcé sa bénédiction sur le peuple de Dieu auquel il venait de se livrer.

Quelques jours plus tard, il est apparu, selon la tradition, à la fenêtre des appartements, pour réciter l’Angelus. Mais, en relation avec l’Évangile de ce dimanche : le récit de cette femme adultère que les chefs des prêtres de Jérusalem voudraient lapider et à laquelle Jésus s’adresse personnellement, après avoir laissé partir ses accusateurs par cette parole décisive : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre » (Jn 8, 7). Le pape François a commenté ainsi ce récit étonnant de l’Évangile de Jean : « Dieu ne se lasse jamais de pardonner. C’est nous qui nous lassons de lui demander pardon ».

Et, quelques mois plus tard, dans son premier grand texte public sur « La joie de l’Evangile », le pape François, avec une grande insistance a fait valoir que la première révélation de Dieu est celle de sa miséricorde, ce mot qui fait partie de sa propre devise d’évêque : « Miserando ac eligendo », qui veut dire, sans doute en faisant allusion à sa propre expérience de Dieu : « en me faisant miséricorde et en (me) choisissant ».

À la source de toute la révélation de Dieu se trouve sa miséricorde, en hébreu hesed, qui évoque les entrailles humaines et leur frémissement face aux souffrances des autres. Depuis sa jeunesse et à partir de l’appel reçu du Christ, cet homme ne cherche qu’à manifester cette miséricorde de Dieu. On peut bien se moquer de lui, lui sait où se trouve la source de sa mission. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, à Rome, sur la place Saint-Pierre, alors que j’étais en pèlerinage avec des fidèles mon diocèse. Il a pris nos mains dans les siennes et j’ai vu son regard : j’y ai perçu d’abord une très grande attention, mêlée à une profonde bonté et aussi à une sorte d’inquiétude, comme s’il voulait me dire : « Comment tout cela sera-t-il possible ? Comment ce renouveau de l’Église pourra-t-il se réaliser, ce renouveau qui ne passe pas d’abord par la transformation des structures, mais par la conversion des cœurs ? ». J’ai compris alors, en le regardant, que cet homme vivait lui-même de la miséricorde de Dieu et qu’il y avait en lui, plus fort que tout, le désir de la manifester.

Aller au cœur de notre humanité

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Depuis plus de huit ans, le pape François se donne totalement à cette mission. Il ose aller aux périphéries du monde, là où dominent la violence et la misère, là où la pauvreté détruit des vies, là où règnent la haine et la peur, et partout où s’étend l’ombre du coronavirus sur notre humanité. Mais, tout en participant sans cesse aux inquiétudes et aux souffrances de notre monde, le pape François n’est pas vaincu par la tristesse. Il ne se lamente pas. Au contraire : il maintient le cap de l’espérance et, dans ses paroles et ses écrits, il appelle fermement tous les hommes à pratiquer la fraternité dont le Christ est la source. Dans sa dernière grande méditation « Fratelli tutti » (Tous Frères), il insiste sur la portée universelle de cette fraternité. Il n’hésite pas à décrire les effets, à l’intérieur de nos sociétés, de ce qu’il appelle la « charité politique » et « l’amitié sociale ». Il s’adresse ainsi aux dirigeants des peuples, car il ne veut pas, à cause de la mission universelle qui est la sienne, réduire la vie chrétienne à une expérience intérieure. Il est, en ces temps si troublés et si incertains où nous vivons, le témoin du Christ Jésus, qui est venu et qui vient parmi nous non pas pour juger le monde, mais pour le sauver tout entier. Le sauver : c’est-à-dire le renouveler de l’intérieur, en partageant, comme Lui, les détresses de tous. Peu importent les critiques qui ne cesseront pas ! Le pape François ne renoncera jamais à son ministère d’encouragement : oui, il nous appelle sans relâche à nous tenir à l’intérieur de notre humanité, en recevant la force douce qui vient du cœur de Dieu.

Mgr Claude Dagens
La miséricorde de Dieu
Miséricorde du Père
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