Si on parlait de la prière ! (F. Gabriel MICHEL, 2/3)

Dans une série intitulée « Si on parlait de la prière » fr Gabriel MICHEL s’interroge sur l’efficacité de la prière. (Présence Mariste n°141, octobre 1979)

Jésus a révélé à ses apôtres qu’il voulait avec eux une relation d’ami à ami et il leur en donnait la preuve en les initiant à tous les secrets du Père (cf. Jean 15, 15).

Il a révélé à une femme légère : la Samaritaine, que le temps était venu où
« les vrais adorateurs adoreraient le Père en esprit et en vérité »
(Jean 4, 24)

Prier longuement

C’est assez clair que ce genre de relation à Dieu ne s’obtient pas avec un temps mesuré : Trois minutes le matin, trois minutes le soir. Jésus l’a précisé d’ailleurs ; la prière doit être permanente :
« II faut toujours prier et ne jamais se lasser »
(Luc, 18, 1).
Saint Paul a bien compris la leçon :
« Employez, dit-il, vos veilles à une infatigable intercession pour tous les saints, pour moi aussi »
(Eph. 6, 18-19).
Aux Colossiens. il dit qu’il prie lui-même pour eux, « sans arrêt ». (Col. 1, 9). Aux Thessaloniciens, il dit aussi la même chose (1 Thess. 5, 17) et il précise même : « jour et nuit » (1 Thess. 3, 10)

fr Gabriel MICHEL au cours d'une conférence
fr Gabriel MICHEL au cours d’une conférence

Laissons notre objection facile du manque de temps : on disait de quelqu’un :
« avant, il n’avait pas le temps de prier, maintenant qu’il l’a, il ne sait plus ».

Regardez attentivement autour de vous, même dans nos pays déchristianisés, et vous verrez, comme le prophète Elie (1er livre des Rois, 19, 18) qu’il y a
« 7000 fidèles qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal »

et qui savent prier, et longuement.

Pourquoi prier longuement ?

« Mais pourquoi prier longuement ? Qu’est-ce que vous voulez que je dise au Bon Dieu ? »
On n’entretient pas un amour sans une fréquentation.
« A moins que le Seigneur vous ait fait la grâce exceptionnelle de savoir vivre uni à lui par une prière continuelle, au sein même de votre travail, vous n’arriverez pas à grand’chose de sérieux si vous ne vous imposez pas des temps forts quotidiens.
Pour les uns ce sera un quart d’heure, pour d’autres une demi-heure, pour d’autres une heure ou beaucoup plus.

L’autre jour, à la radio, une journaliste interviewait un homme politique d’origine orientale et lui demandait comment il commençait sa journée :
« Par deux heures de méditation ».
— Quoi ! voulez-vous dire deux heures de prière ?
— Oui, exactement. »

Et l’homme occidental se dit :
« La vie est donnée pour agir, pour faire des choses, en agissant, on se sent vivre. La prière est quelque chose que l’on peut respecter mais qui n’est pas opérationnel ».

La prière opérationnelle ?

Pour un certain nombre d’hommes, vivre en effet, c’est faire, c’est organiser. Alors, si vous pensez que le monde que nous avons organisé est le meilleur possible, béni soit votre optimisme ! Mais il y en a de moins en moins qui pensent comme vous. Ce monde est assez agréable pour ceux qui ont de l’argent et des loisirs, et de la santé. Mais pour une foule bien plus considérable, il est invivable. Qui donc ignore aujourd’hui que cette organisation si bien programmée est finalement très irréfléchie, car elle continue d’enrichir les riches et d’appauvrir les pauvres, c’est-à-dire de mettre l’humanité dans des conditions de tension de plus en plus infernales.

L’homme, livré à sa sagesse égoïste, a la vue courte ; il calcule tout d’après son environnement le plus proche, dont il connaît mieux les réactions, et le Nord prétend ne connaître le Sud que comme lieu de tourisme. Les journalistes parlent du « mort kilométrique » : un mort écrasé dans ma rue par une voiture m’impressionne plus que quelques centaines de milliers assommés à coups de bêche ou de bâton au Cambodge.

Nous avons donc besoin d’un « supplément d’âme » et la prière — si elle est vraie — aura d’abord l’effet d’attendrir notre cœur car, en nous rendant attentifs au Seigneur, elle nous rend attentifs à l’homme proche ou lointain qui est notre semblable.

La prière est donc opérationnelle, mais de l’intérieur : la tendresse qu’elle suscite n’est pas une sentimentalité superficielle ; mais aussi intelligente et ferme que naïve et douce. Les techniques du progrès, elle les apprécie mais les utilise avec un cœur converti.

Cette conversion du cœur par la prière peut atteindre parfois des limites incroyables. Un jour, le grand saint Antoine, ermite du désert, au IVe siècle, en Egypte, reçoit révélation du Seigneur qu’il y a dans la ville d’Alexandrie un cordonnier qui est plus saint que lui. Il va trouver cet homme, essaie de deviner ce qu’il fait de si extraordinaire. Rien, apparemment. Finalement Antoine se dit que si cet homme était si saint, il aurait bien dû, comme lui, fuir cette capitale de tous les vices et partir au désert :
« Cela ne vous exaspère pas de voir tant de gens qui vivent comme des bêtes, sans se soucier de Dieu et de leur âme, et qui prennent tranquillement la route de l’enfer ? »
— « Si, bien sûr, cela m’exaspère, mais je demande continuellement au Seigneur, de me plonger tout droit en enfer moi-même, si cela peut le leur épargner à eux ».

Aimer le prochain jusqu’à choisir l’enfer est une de ces suppositions impossibles de quelques saints devant lesquelles la théologie ne sait pas trop que dire. Si donc la prière arrive à dépasser l’horizon de la théologie, à plus forte raison doit-on s’attendre à ce qu’elle dépasse l’horizon matérialiste. Oui, la prière n’a pas le genre d’efficacité que l’on attend d’une action politique ou syndicale, même si elle peut fort bien se conjuguer avec celles-ci — que l’on pense à Robert Schumann ou à Giorgio La Pira. L’Esprit souffle où il veut, et inspire à l’homme de prière des gestes qui ne font pas le poids dans une analyse marxiste.

La presse citait récemment le cas de cette religieuse russe qui gagnait sa vie en fabriquant des ceintures. Pour transmettre sa foi, elle peignait sur les ceintures des phrases du genre : « Jésus revient. Es-tu prêt ? ». Elle est actuellement en asile psychiatrique. Lisez Boukovski : vous saurez ce que cela signifie

En Argentine, Sœur Alice Domon est enlevée le 8 décembre 1977, à 20 h. devant l’église de Santa Cruz, à Buenos Aires. Quelques semaines auparavant, elle avait écrit à sa sœur en France : « Je me sens vraiment en communion avec tant de familles qui souffrent le même drame (enlèvement de personnes). Nous essayons de chercher la réponse du Seigneur à la lumière de l’Evangile. C’est notable comme la souffrance peut faire grandir les gens autant qu’elle peut les détruire. Notre prière doit s’étendre à tous et s’exprimer de différentes formes : une grève de la faim, autant qu’un service de dépannage type S.O.S. Je suis tellement convaincue que cette situation de Passion est profondément unie à celle du Christ et qu’elle précède la Résurrection. »

Avec de telles pensées, on est sûrement communiste pour quelque « escadron de la mort » ! Il a bien fallu classer le Christ comme agitateur pour le faire condamner par les Romains !

La prière opérationnelle de l’intérieur

On le voit, la force opérationnelle de la prière est déconcertante, car elle vient du dedans. Souvent ses objectifs ne sont pas considérés comme prioritaires par ceux qui ont un droit de parole au sein des mass média. Pendant des années, tel mystique se plonge dans la prière — on l’accuse d’avoir trouvé une voie de garage — et ce n’est que bien plus tard qu’on verra les fruits qu’il porte. Dans un dernier article, il nous faudra donc examiner ce que signifie la prière dans un monde purement contemplatif, ou encore la prière du grand malade, lorsqu’on est, comme dit le P. de Foucauld : « devant Dieu en pure perte de soi-même ».

(Pour lire la suite de ces articles de F. Gabriel MICHEL sur la prière)

G. MICHEL.

(Publié dans « Présence Mariste » n°141, octobre 1979)

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