Présence Mariste en Malaysia

Interview de 3 Frères malais de passage à N.D. de l’Hermitage. (Présence Mariste n° 139, avril 1979)

Moi. - J’ai l’impression que votre pays est un des plus complexes du monde. D’abord, lorsque j’étais jeune, il s’appelait Malaisie, et maintenant Malaysia.

Eux. - A vrai dire, les deux existent, et la Malaisie n’est qu’une partie de la Grande Malaysia.

Moi. - Oui, en effet, je vois sur la carte que la Malaisie est le bas de la presqu’île au sud de la Thaïlande et jusqu’à Singapour.

Eux. - Oui, mais Singapour n’est plus de la Malaisie. C’est un Etat indépendant, pratiquement formé de la seule ville de Singapour, mais qui est économiquement le deuxième pays d’Asie, après le Japon, et cela malgré une population de 3 500 habitants au km2.

En dehors des implantations à Hong-Kong (3), Taiwan et Singapore (2), les Frères Maristes sont présents en Malaysia à Selangor (2), Bukit Mertajam, Ipoh, Ma-lacca et Sibu.

Moi. - Donc la Malaysia est la Malaisie moins Singapour, et plus quoi ?

Eux. - Eh bien ! une partie de cette très grande île qui s’appelait Bornéo jusqu’en 1963. Vous voyez que la plus grande partie, qui appartient à l’Indonésie, s’appelle Kalimantan ; un autre petit secteur : Brunéi est protectorat britannique, et deux autres parties : Sarawak et Sabah s’ajoutent à la Malaisie pour former la Malaysia.

Moi. - J’ai compris. Mais vous-mêmes je ne vous aurais pas pris pour des Malais, je vous aurais crus Chinois.

Eux. - Nous sommes effectivement de famille chinoise tous les trois, mais comme nationalité nous sommes Malais et nous nous sentons vraiment citoyens malais, car déjà nos parents sont nés en Malaisie. Ce sont nos grands-parents qui sont venus de Chine vers le début du siècle.

Moi. - Puisque vous êtes de famille chinoise, j’imagine que, à la maison, on a continué de parler chinois. Quel chinois ? mandarin ou cantonnais ?

Eux. - Cantonnais, car nos familles étaient du sud. Mais plus que le cantonnais, à la maison on parle un des nombreux dialectes du sud de la Chine,

Moi. - Et quand vous sortez dans la rue, qu’est-ce que vous parlez ?

Eux. - Cela dépend. Si nous rencontrons des Chinois, nous esayons le cantonnais ; si nous devinons qu’ils sont originaires de la même région que nous, nous parlons le dialecte. Et si, par hasard, nous voyons qu’ils ne parlent ni l’un ni l’autre, cela veut dire qu’il faut parler mandarin.

Moi. - Et le malais ? Personne ne le parle ?

Eux. - Si, bien sûr. Nous ne sommes qu’une petite minorité chinoise ; les autres parlent malais. Vous pouvez même trouver des gens qui ne parlent qu’anglais. Seulement vous avez des villages où il y a une forte proportion de Chinois. Dans ce cas-là, il y a une école chinoise où l’enseignement primaire se fait en chinois.

Moi. - Et dans le secondaire ?

Eux. - Là, tout l’enseignement se fait en malais, avec un temps consacré à d’autres langues : l’anglais bien sûr, et aussi le chinois.

Moi. - Donc, puisque les Frères tiennent des écoles secondaires, les diplômes que vous avez sont nécessairement des diplômes malais.

Eux. - Bien entendu. Cela ne pose plus de problèmes pour les jeunes Frères, car ils sont tous nés dans le pays ; mais cela en a posé pour les Frères qui ont fui la Chine en 1949, dont la langue maternelle était le chinois ou le français ou l’anglais, car une chose est d’apprendre une langue pour se débrouiller, et autre chose de l’apprendre pour l’enseigner. Il fallait vivre. Les Frères chinois pouvaient enseigner dans des écoles chinoises. Les Européens pouvaient enseigner de l’anglais dans des écoles secondaires.

Avant la persécution il y avait une centaire de Frères Chinois

Il faut bien penser qu’avant la persécution, il y avait une centaine de Frères chinois. A peu près la moitié ont dû rester en Chine. Comme vous le savez, on n’a d’eux aucune nouvelle : il semble qu’il en reste environ 35. Mais les autres, et aussi les Européens qui ne sont pas retournés dans leur pays natal, ont bien dû trouver à se « recaser » en Malaisie, à Taïwan, à Hong-Kong, etc.. « Quand on vous chasse d’une ville, fuyez dans une autre », nous dit l’Evangile.
On a donc pris des écoles de mission là où il y avait des minorités sinophones ; mais dans des pays comme la Malaysia, on a vite compris qu’il fallait avoir des écoles tout à fait malaises.

Moi. - Des écoles privées, car vous n’êtes pas aidés par le gouvernement ?

Eux. - Evidemment. Le monde malais est un monde essentiellement musulman et il n’est pas plus pensable à un Malais de devenir chrétien qu’il ne l’est à un Algérien. Mais nos écoles ont au moins l’avantage de faire cohabiter ensemble des gens de religion différente, et donc d’apprendre le respect mutuel.

Moi. - Et un Malais d’origine chinoise peut, lui, devenir chrétien ?

Eux. - Oui, les minorités indiennes, chinoises, coréennes, etc.. sont tout à fait libres de pratiquer le bouddhisme, l’hindouisme, le christianisme.

Moi. - Vous, par exemple, Joseph, vous êtes né catholique ?

Joseph. - Oui. Moi je suis de Malacca. A Malacca, il y a toujours eu des chrétiens, depuis la colonisation portugaise, donc depuis des siècles. Dans ma famille, nous ne sommes pas chrétiens d’aussi vieille souche, mais quand même, depuis deux générations.

La vocation religieuse pour Frère Joseph

La vocation religieuse n’était donc pas pour moi une chose trop extraordinaire. Lorsque les Frères sont venus en Malaisie, j’ai envisagé sans beaucoup de peine la vocation de Frère. Je suis resté dans la presqu’île mais j’ai été successivement à Singapour et Kuala-Lumpur pour étudier et ensuite enseigner.

Actuellement je viens de faire, en Australie, des études psychologiques pour me lancer dans une recherche des vocations à base de direction spirituelle. Sans doute, il faut prier le Père d’envoyer des ouvriers, mais il faut aussi guider un peu ceux-ci.

Moi. - Et vous, Peter, vous n’êtes pas de la même région ?

Peter. - Moi et mon cousin Anthony, nous sommes nés plus au nord de la Malaisie, dans la région de Penang. C’est un prêtre, ami des Frères, qui nous a orientés vers la vocation mariste.

Moi. - Et vous avez bon espoir pour cette vocation ?

Peter. - Oui, notre secteur a trois postulants, trois novices, une trentaine de juvénistes. Le problème est la vie communautaire après le noviciat. Le Chinois est volontiers individualiste et, avec le nombre de langues qu’il faudrait parler, il se crée des barrières.
Certains Frères plus âgés ne sont plus aptes à apprendre telle ou telle langue que tels autres, au contraire, doivent enseigner et aussi pratiquer. Inutile de dire que cela complique assez les relations. Mais nous gardons bon espoir.

La visite des Conseillers Généraux de Rome nous a assez secoués car, justement, l’accent est mis de plus en plus aujourd’hui sur ces relations de vie fraternelle qui nous manquent un peu dans des communautés où l’œuvre risque de prendre le pas sur les personnes.
Si nous sommes venus maintenant à l’Hermitage passer deux mois à étudier le Père Champagnat, c’est bien que nous en espérons un regain de dynamisme religieux et communautaire.

(Publié dans « Présence Mariste » n°139, avril 1979)