Une nouvelle étape de la vie

Robert Comte est Frère des Écoles Chrétiennes. Sa réflexion porte la trace de son « métier » d’éducateur de jeunes et de formateur d’adultes au niveau théologique et pastoral

Pour un éducateur, l’exercice d’une profession tient une grande place dans sa vie, et quand arrive le moment de prendre la retraite, il vit là une transition importante dans son existence. L’agitation qu’a connue notre pays au printemps dernier montre qu’il s’agit d’une question sensible. Outre les problèmes financiers qui ont retenu l’attention, des questions importantes sont apparues : qu’est devenu le travail aujourd’hui ? Est-il un lieu de réalisation ou un simple gagne-pain qu’il faut subir ? Pourquoi la retraite est-elle devenue si importante dans l’opinion publique qu’elle apparaît comme l’objectif de la vie ?

Etre disponible

Il est loin le temps où l’on prenait sa retraite quand on était complètement usé. Quand Bismarck a créé la retraite à 65 ans en 1884, l’espérance de vie était alors seulement de 45 ans. Actuellement, l’espérance de vie est d’environ 75 ans pour les hommes et de 82 ans pour les femmes (mais il y a de grandes inégalités entre les professions). La retraite a donc pris un sens qu’elle n’avait pas au départ.

C’est dans ce contexte que nous passons à la retraite : nous nous attendons à vivre encore longtemps, habituellement en bonne forme au début. Que peut-on en dire ?

À la retraite, on cesse d’exercer sa profession

Quand on est actif, on est situé par son métier. Dans l’exercice de la profession, on est reconnu par les autres, on a une utilité sociale évidente ; on peut déployer ses capacités, fruits d’une expérience accumulée au long de la carrière.

Voilà qu’en passant à la retraite cela nous est retiré. Si nous nous sommes investis dans notre métier, une part déterminante de notre identité disparaît, nous sommes dépouillés d’une source importante de gratification. Nous ne sommes plus productifs. Nous éprouvons un sentiment de vide : les relations habituelles (collègues, élèves, parents…) ne sont plus là. Ce passage est souvent dur à vivre.

D’un autre côté, en exerçant son métier, on réalise sans doute quelque chose qu’on aime. Mais il arrive que cela pèse vers les dernières années (on ne supporte plus les élèves…). Alors, le moment de la retraite peut apporter un sentiment de délivrance par rapport à des tâches devenues trop lourdes. Il peut aussi donner l’occasion de réaliser des aspirations restées enfouies jusqu’à présent : s’adonner au bricolage, s’investir dans des associations, envisager de nouvelles activités éducatives.

À la retraite, il faut gérer autrement son temps

Quand on est pris par le métier, les journées et les semaines se remplissent d’elles-mêmes. Il n’est pas rare que cela déborde. L’arrivée de la retraite vient changer cela.

Pendant la vie active, on ne maîtrise pas une bonne partie de son temps. Les contraintes horaires sont là, avec le rythme parfois lancinant des préparations à prévoir, des leçons à donner, des devoirs à corriger, d’une institution à gérer.

Il n’en va pas de même pendant la retraite : le temps professionnel est libéré. Au lieu de vivre un temps dicté par d’autres, on est confronté à un temps qu’il faut organiser soi-même. Selon les personnes, l’on se trouve devant deux risques opposés :

  • Le risque du vide si l’on ne structure pas soi-même le nouveau temps dont on dispose. S’il peut être bienvenu de reprendre son souffle après une vie bien remplie, on risque de perdre son dynamisme si l’on ne trouve pas rapidement une nouvelle insertion sociale.
  • Le risque inverse de remplir le plus vite possible les cases vides, pour éviter l’angoisse de la nouvelle situation. Dans ce cas, on ne se donne pas la possibilité de se retrouver soi-même ou de déployer de nouvelles potentialités.

En fait, il s’agit d’adopter un nouveau rythme, d’ailleurs variable selon les personnes.

Prendre sa retraite, une étape cruciale

On le voit : le passage à la retraite n’est pas anodin. Il est parfois vécu dans l’angoisse, suivi pour certains d’un temps de dépression. C’est donc une période critique. Évoquons quelques points décisifs pour ce passage.

Notre faculté d’adaptation

La manière dont nous gérons ce passage révèle d’abord notre faculté d’adaptation. Pour certains, la difficulté à le vivre peut être signe de rigidité. Inversement, l’ouverture que d’autres manifestent à ce moment-là est un signe de disponibilité.

La retraite un temps favorable

Il arrive aussi que la difficulté provienne non d’un manque de disponibilité, mais d’une fragilité qui se révèle dans cette période particulièrement sensible. Ce n ’est pas la disposition spirituelle qui est en cause, mais la crainte d’affronter un changement trop lourd à vivre.

Ce qui compte pour nous

En passant à la retraite, on abandonne beaucoup de ce qui nous a fait vivre jusqu’à présent ; d’où le sentiment d’arrachement que l’on éprouve quand il faut le quitter.

Cela pose à chacun la question : qu’est-ce qui compte pour moi ? Qu’est-ce qui est si important que je ne peux pas le laisser sans être démoli ? La question peut prendre une autre forme : est-ce que je ne devrais pas changer mes priorités, donner une autre importance à certaines choses ?

Le changement sera d’autant plus douloureux qu’il va toucher à ce qui était pour moi le plus important. Changer de priorité suppose donc une transformation d’ordre spirituel.

Entre expérience et espérance

Le passage à la retraite fait partie de ces moments cruciaux qui jalonnent une vie. Celle-ci alterne des périodes relativement calmes avec des moments décisifs, qui nous mettent devant la question du sens de notre histoire. Cela rejoint la distinction biblique entre le temps des horloges (chronos) et le « temps favorable » pour le salut (kairos). Ne pourrait-on pas dire que le passage à la retraite est un de ces temps favorables, si on sait saisir la grâce dont il est porteur ?

En outre, il s’agit de nous situer autrement dans le temps. En effet, par rapport à lui, nous sommes à la fois marqués par notre expérience et dynamisés par une espérance. Au moment d’entrer en retraite, nous portons toute une expérience professionnelle, humaine et religieuse, fruit de notre histoire passée. Le passage à la retraite peut être l’occasion d’un bilan où l’on mesure l’actif et le passif. Et il peut être fructueux d’effectuer un tel bilan.

Mais il ne faut pas s’enfermer dans le passé, surtout lorsqu’on tourne une page importante. Il faut aussi envisager l’avenir. D’où la question : quelle espérance vit en nous ? Sans doute doit-elle devenir plus radicale quand sont enlevées des sources importantes de gratification. Mais le temps de la retraite (aujourd’hui, il peut s’agir du tiers de la vie !) ne trouvera pas sa vraie dynamique s’il n’est pas porté par une espérance qui l’ouvre à un avenir porteur de promesse. "

II est des moments où nous sommes appelés à prendre plus nettement conscience de ce qui nous habite. Le passage à la retraite est un de ces moments.

Frère Robert COMTE

(Publié dans « Présence Mariste » n°238, janvier 2004)