Billet d’humeur

PM 285 logo Quel laisser-aller dans le langage ! Il est vrai que cette langue qui fit nos délices lorsque, jadis, nous fîmes nos études classiques a vécu. (Présence Mariste n°285, octobre 2015)

"Et lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas."
(Extrait de Tartuffe de Molière)
Michel Catheland
Michel Catheland

Au temps de Molière, il eût été un peu inconvenant de déclarer sa flamme à sa dulcinée autrement qu’en alexandrins. Mais le temps passant, les choses se sont bien simplifiées. Aujourd’hui, l’amoureux transi se satisfait de kiffer sa meuf, voire de la kiffer… grave ! Bien sûr, les puristes vont pousser des cris d’orfraie.
Quel laisser-aller dans le langage ! Il est vrai que cette langue qui fit nos délices lorsque, jadis, nous fîmes nos études classiques a vécu. Le franglais, les jargons et argots divers, les sigles qui nous choient sur le chef avec la violence d’un orage de grêle en plein été en ont eu raison ! Beaucoup baragouinent désormais un sabir qui n’a plus qu’un lointain lien de parenté avec cette langue française dont on louait jadis la pureté, la beauté.
Bien sûr, d’aucuns ne manqueront pas de voir en ces lignes les élucubrations d’un invétéré réactionnaire qui, entre autres facéties de l’épique époque que nous vivons, admet mal que les parents d’élèves deviennent sous la plume d’énarques un peu foutraks du Ministère de l’Éducation Nationale… des « géniteurs d’apprenants ». Mais il n’est dit nulle part dans la loi que nous devrions accepter toutes les compromissions – fussent-elles simplement linguistiques - avec un sourire complaisant et benêt.

Imaginons un seul instant un prêtre recevant des fiancés et, l’air grave, les yeux dans les yeux, qui les interrogerait ainsi : « Mademoiselle, monsieur, vous allez convoler. Acceptez-vous de donner la vie ? Et si oui, avez-vous bien conscience que vous devrez éduquer au mieux vos enfants ? Êtes-vous prêts à assumer votre rôle de géniteurs d’apprenants ? »
Sans sombrer dans un mauvais esprit de mauvais aloi qui ne siérait pas à cette revue, on peut imaginer que les fiancés s’enfuiraient à toutes jambes.

« Il n'est pas interdit de kiffer … »
« Il n’est pas interdit de kiffer … »

Et c’est alors que dans leur fuite éperdue, rencontrant le correspondant du journal local, ils se verraient interpeller en ces termes : « Mais les jeunes, pourquoi ce run ? Vous fuyez un dealer qui a pointé sur vous sa kalach ? »
Le temps de traduire, bien sûr, l’apprenti journaliste aurait déjà regagné sa rédac pour surfer sur le net et dépouiller les news.

  • « Mais qu’est-ce que tu fais, Benjamin, quand tu surfes sur le net ? Je ne comprends pas. »
  • « Cool, mamie, tu ne peux pas comprendre ! J’te brieferai plus tard. Maintenant faut qu’j’alimente mon blog. »

Alors, la mamie, en attendant d’être briefée, s’en irait, souriante, à petit pas comptés, vers sa bibliothèque, soufflerait sur la poussière du rayon puis laisserait tomber son regard fatigué sur cette belle édition des Misérables que son Gaston, aujourd’hui disparu, lui avait offerte jadis pour leurs cinquante ans de mariage.

  • « Tiens, je vais relire ça, se dirait alors la mamie, il écrivait quand même drôlement bien ce Victor. »

Eh bien ! Oui ! Quoi ! Malgré le temps qui passe, il n’est pas interdit de kiffer… grave… le génial Hugo, ses œuvres et ce fantastique souffle littéraire qui n’appartenait qu’à lui.

Michel Catheland
(Publié dans « Présence Mariste » n°285, octobre 2015)