Ces mots venus d’ailleurs

PM 284 logo Des mots venus par brassées à la faveur de grandes influences de civilisations ou qui ponctuellement prennent des chemins de traverse (Présence Mariste n°285, octobre 2015)

Les organisateurs de la 20e édition de la Semaine de la Francophonie qui eut lieu du 16 au 20 mars 2015 à Paris eurent à cœur de mettre à l’honneur les mots empruntés par le français à d’autres langues.
Michel Catheland
Michel Catheland

Beaucoup de linguistes s’accordent pour dire que 12 à 14% des mots français sont d’origine étrangère. Ils viennent d’abord de l’anglais mais aussi de l’arabe et de l’italien. Des apports moindres proviennent de maintes langues du monde.

"Le vocabulaire bouge en permanence. C’est le propre d’une langue que de renouveler son stock linguistique et lexical", précise Henriette Walter, linguiste, auteur de nombreux ouvrages dont “Minus, lapsus et mordicus” et “L’Aventure des mots français venus d’ailleurs”.

Quelque 8 500 mots d’un dictionnaire
sur 60 000 mots sont d’origine étrangère.

Quelque 8 500 mots d’un dictionnaire usuel comprenant 60 000 mots sont d’origine étrangère. Certains se sont fondus dans le vocabulaire jusqu’à en perdre leur consonance étrangère. Par exemple "chiffre" venu de l’arabe. D’autres gardent de manière plus évidente leur sonorité venue d’ailleurs, par exemple… "Apartheid", "karaoké", "tsunami".

"Des mots venus par brassées à la faveur de grandes influences de civilisations ou qui ponctuellement prennent des chemins de traverse tels la tomate ou le chocolat extirpés du nahuatl, la langue amérindienne des Aztèques, et rapportés par les Espagnols",
précisait encore le professeur Marie Verdier lors de la Semaine de la Francophonie.
"Tous les mots étrangers ne s’enracinent pas avec succès dans la langue française. Les termes de "computer", "hardware", "software" d’abord utilisés pour désigner les réalités informatiques nouvelles ont été rapidement balayés par leurs homologues "ordinateur", "matériel" et "logiciel". D’autres anglicismes tels "surprise-party" ou "boire un drink" sont, eux, passés de mode."

Au cours du colloque, Henriette Walter notait que les remplaçants français de mots étrangers peinent à s’imposer, en dépit de leur pertinence. Et elle illustrait la chose par le mot "courriel" qui ne parvient pas à se substituer à "mail".
"C’est au moment de la Révolution française que l’on introduit des mots anglais en raison notamment de la fascination pour le système politique de monarchie parlementaire, explique le lexicologue Jean Pruvost. Puis la vague se poursuit au XIXe siècle lorsque l’Angleterre a une révolution industrielle d’avance et au XXe siècle avec l’émergence de la suprématie américaine."

L'anglais est prédominant dans l'informatique
L’anglais est prédominant dans l’informatique

Bien avant, le français avait connu de grandes vagues d’emprunts de vocabulaire, après l’adoption de la langue romaine au détriment du gaulois, lors des serments de Strasbourg entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, en 842.

Après une première influence viking, dont on a tiré les termes de varech, vague, geyser ou duvet, vient l’apport du francique, la langue germanique des Francs à l’époque des invasions.
"On leur doit un vocabulaire belliqueux, tels les mots guerre et haïr, mais aussi les noms de couleur - blanc, bleu, gris, etc. - et même les mots France et français",
détaille Henriette Walter.

Au Moyen-Âge, lorsque le monde arabe rayonne, le français lui emprunte le vocabulaire scientifique - chiffre, zéro, algèbre, arithmétique, etc. - et adopte aussi, via le commerce, les mots d’artichaut ou d’orange.

"Une deuxième vague arabe est venue avec la colonisation au XIXe siècle, mais il s’agit alors d’un vocabulaire familier, voire argotique, arrivé oralement : le bled, le toubib ou encore le kif que l’on s’est approprié avec le verbe kiffer", ajoute toujours Henriette Walter.

L’italien a été un pourvoyeur majeur de vocabulaire dans le domaine des arts, de la construction, de la guerre et de la gastronomie.

"À l’époque des Médicis, Henri Estienne, grand défenseur de la langue française, se plaignait de la profusion des italianismes dont beaucoup se sont perdus depuis. Il était alors de bon ton de dire "strade" pour rue par exemple", ajoute Jean Pruvost.

Ce qui fait dire au lexicologue qu’il n’y a vraiment pas lieu de crier au massacre de la langue française même si les apports s’intensifient à la faveur de la mondialisation et du numérique.

Michel CATHELAND
(Publié dans « Présence Mariste » n°285, octobre 2015)