Vers une autre vie

Le point de vue de deux philosophes contemporains : Jean-Claude Guillebaud et Michel Serres (Présence mariste N° 274, janvier 2013)

Approche de Jean-Claude Guillebaud

« L’homme de demain »… Notre question intéresse bien sûr au plus haut point les philosophes de ce temps. Nous en avons retenu deux : Jean-Claude Guillebaud (La Vie Vivante, 2011 - Une autre vie est possible, 2012) et Michel Serres (Petite Poucette, 2012).
Jean-Claude Guillebaud plaide pour la « vie vivante » confrontée à la « vie virtuelle » qui est en train de prendre dans ses tentacules parfois très aguichantes une grande partie de l’activité humaine… Attention, loin de prôner un arc-boutement sur des valeurs ou un retour en arrière, il affirme que nous ne vivons pas une crise mais une période de mutation profonde dont nous sortirons différents… C’est ce nouvel homme que nous devons former, en le préservant des attaques concertées qui veulent le dématérialiser. Vive l’homme humain !
Première de couverture de « la Vie vivante » (Ingres - Le bain turc 1862)
Première de couverture de « la Vie vivante » (Ingres - Le bain turc 1862)

Jean-Claude Guillebaud a été journaliste (Prix Albert - Londres 1972), grand reporter à Sud-ouest et dans le journal Le Monde. Il signe aujourd’hui des éditoriaux dans le Nouvel Observateur et à La Vie.

En tant qu’éditeur, il a été directeur littéraire au Seuil pendant plus de trente ans ; il est co-fondateur de la maison Arléa, et, désormais directeur littéraire aux Arènes et à l’Iconoclaste.

Mères porteuses, nanotechnologies, intelligence artificielle, refus de l’enfant, fabrication de chimères, quête d’immortalité… Le corps humain serait-il « has been » ? En tout cas, avec les prouesses toujours plus ébouriffantes de la science et le grand bond en avant de la technique, voici venue l’époque des « technoprophètes ». Chercheurs talentueux, joyeux apôtres d’une dématérialisation de l’homme, ils annoncent une ère radicalement nouvelle. Un temps où l’on n’aura plus besoin de l’être humain, cette vieille chose prisonnière d’un corps de chair et enserrée dans d’étroites limites biologiques et sociales. Loin de demeurer d’aimables utopistes, ces experts préparent activement, avec l’aide de puissants lobbies scientifiques et industriels, l’avènement de la post humanité.

Jean-Claude Guillebaud
Jean-Claude Guillebaud

Avec La vie vivante, Jean-Claude Guillebaud livre un essai courageux, engagé, inquiétant. À contre-courant de toutes les bien-pensances. Puisant aux meilleures sources, l’essayiste et chroniqueur à La Vie rapproche les faits épars. C’est sans faux-semblant qu’il prend au sérieux ces nouveaux courants de pensée, avant d’y distinguer le retour insidieux d’une nouvelle forme de « domination » parée des couleurs du progrès. Contre toutes les pudibonderies – autrement dit toutes les haines et les peurs du corps humain –, il est urgent de retrouver le sens de l’incarnation.

EXTRAIT POUR FAIRE PEUR
Mais la tonalité du livre est bien plus optimiste !

« À ceux qui trouveraient excessive cette frayeur, ou injuste l’emploi de l’adjectif »glaçante", il faut rappeler une réponse que fit à ce propos le technoprophète Hans Moravec (…).

Tout laisse à penser que les procédés d’« amélioration » de l’humain, via le clonage, la robotique ou la manipulation génétique, seraient réservés - et pour longtemps - à une minorité fortunée, tandis que les habitants de la planète, pas seulement les damnés de la terre, devraient se contenter d’être humains « à l’ancienne mode ». Moravec articula paisiblement la réponse suivante : « peu importe ce que font les gens, ils seront laissés derrière comme le deuxième étage d’une fusée. (…) Cela vous gêne-t-il beaucoup aujourd’hui que la branche des tyrannosaures se soit éteinte ? Le destin des humains sera sans intérêt pour les robots super intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée. »
(La Vie Vivante, Jean Claude-Guillebaud)

Raison de plus, donc, pour s’acharner à valoriser l’humain !

Approche de Michel Serres

Le monde a tellement changé que les jeunes se doivent de tout réinventer ! Pour Michel Serres, un nouvel humain est né, il le baptise « Petite Poucette », notamment pour sa capacité à envoyer des messages avec son pouce.
Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, - le passage aux nouvelles technologies - tout aussi majeure, s’accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises.
Devant ces métamorphoses, suspendons notre jugement. Ni progrès, ni catastrophe, ni bien ni mal, c’est la réalité et il faut faire avec. Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… mais il faut lui faire confiance !

Voici quelques extraits des premières pages du livre, pour donner envie d’aller plus loin !

Première de couverture du livre « Petite Poucette »
Première de couverture du livre « Petite Poucette »

« Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n’a jamais vu ni vache, ni cochon, ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, travaillait au labour et à la pâture ; en 2011 et comme les pays analogues, la France ne compte plus que un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus fortes ruptures de l’histoire depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques [1] , nos cultures, soudain, changèrent.

Michel Serres
Michel Serres

Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des animaux, n’habite plus la même terre, n’a plus le même rapport au monde. Elle ou il n’admire qu’une nature arcadienne [2], celle du loisir ou du tourisme (…).

Ces enfants habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la Toile, la lecture ou l’écriture au pouce des messages, la consultation de Wikipédia ou de Facebook n’excitent pas les mêmes zones neuronales ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent, ni n’intègrent, ni ne synthétisent comme nous, leurs ascendants. Ils n’ont plus la même tête.

La jeune génération habitée par le virtuel
La jeune génération habitée par le virtuel

Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace.

N’ayant plus la même tête que ses parents, il ou elle connait autrement. »

[1Géorgique : qui a rapport au travail de la terre (géo : terre et œuvre)

[2Arcadien : qui a le caractère d’une idylle champêtre (d’Arcadie, contrée de la Grèce antique, considérée comme le pays du bonheur)